21/12/2025
Endométriose : remise en question du paradigme hormonal et émergence d’une hypothèse bactérienne fondée sur des données translationnelles récentes
Dr Mohamed Boutbaoucht
Résumé
L’endométriose est traditionnellement considérée comme une pathologie gynécologique hormonodépendante, principalement liée aux œstrogènes. Toutefois, malgré des stratégies thérapeutiques centrées sur la suppression hormonale et la chirurgie, les taux de récidive élevés et la persistance des symptômes suggèrent l’existence de mécanismes physiopathologiques non élucidés. Des données récentes issues de la médecine translationnelle, notamment les travaux de l’Université de Nagoya publiés dans Science Translational Medicine, mettent en évidence une association fonctionnelle entre la bactérie Fusobacterium et le développement des lésions endométriosiques. Cet article analyse de manière critique les limites de la théorie hormonale et explore les bases scientifiques de l’hypothèse bactérienne, ouvrant la voie à une relecture intégrative de l’endométriose.
1. Introduction
L’endométriose affecte environ 10 % des femmes en âge de procréer et constitue une cause majeure de douleurs pelviennes chroniques et d’infertilité. Le modèle physiopathologique dominant repose sur la menstruation rétrograde et la stimulation œstrogénique des implants ectopiques. Cependant, cette vision ne permet pas d’expliquer l’hétérogénéité clinique de la maladie, ni l’échec fréquent des traitements hormonaux à long terme.
L’émergence de données issues de la microbiologie et de l’immunologie suggère que l’endométriose pourrait être une maladie inflammatoire chronique multifactorielle, dans laquelle des agents microbiens joueraient un rôle déclencheur ou amplificateur.
2. Limites de la théorie hormonale classique
Plusieurs observations cliniques et biologiques remettent en question l’hypothèse exclusivement hormonale :
• La menstruation rétrograde est observée chez la majorité des femmes, alors que seule une minorité développe une endométriose.
• Certaines lésions persistent ou progressent malgré une suppression œstrogénique profonde.
• Les traitements hormonaux sont essentiellement symptomatiques et ne préviennent pas les récidives après arrêt.
• La chirurgie, bien qu’efficace à court terme, ne modifie pas l’histoire naturelle de la maladie.
Ces éléments suggèrent que les hormones constituent davantage un facteur permissif qu’un facteur causal primaire.
3. Données microbiologiques émergentes : rôle de Fusobacterium
Une étude majeure publiée par Muraoka et al. dans Science Translational Medicine a mis en évidence une prévalence significativement accrue de Fusobacterium dans l’endomètre de patientes atteintes d’endométriose par rapport aux témoins sains.
Les résultats principaux incluent :
• Détection de Fusobacterium dans plus de 60 % des échantillons endométriaux pathologiques.
• Corrélation entre la présence bactérienne et la sévérité des lésions.
• Absence quasi systématique de cette bactérie chez les femmes indemnes d’endométriose.
Ces données suggèrent que Fusobacterium n’est pas un simple contaminant, mais un acteur biologique potentiel de la maladie.
4. Mécanismes physiopathologiques proposés
Les analyses mécanistiques ont montré que l’infection par Fusobacterium induit :
• L’activation de la voie de signalisation TGF-β.
• La transition phénotypique des fibroblastes endométriaux en myofibroblastes pathologiques exprimant la transgeline (TAGLN).
• Une augmentation de la fibrose, de l’adhésion tissulaire et de la capacité invasive des cellules.
Ces mécanismes confèrent aux lésions une autonomie fonctionnelle partielle, expliquant leur persistance indépendamment du contexte hormonal.
5. Preuve fonctionnelle par les modèles expérimentaux
Dans les modèles murins d’endométriose :
• L’inoculation de tissus endométriaux infectés par Fusobacterium augmente significativement le nombre et le volume des lésions.
• L’administration d’antibiotiques ciblant cette bactérie entraîne une réduction significative des lésions et de l’inflammation associée.
Cette réversibilité partielle de la pathologie après éradication bactérienne constitue un argument fort en faveur d’un rôle causal ou co-causal de l’infection.
6. Vers un modèle intégratif infecto-hormonal
Les données actuelles plaident en faveur d’un modèle physiopathologique intégratif dans lequel :
• Les hormones sexuelles modulent le terrain et la réceptivité tissulaire.
• Les bactéries, en particulier Fusobacterium, initient et entretiennent l’inflammation chronique.
• Le système immunitaire et le microbiote utéro-intestinal déterminent la chronicité et la sévérité de la maladie.
Ainsi, l’endométriose pourrait être reclassée comme une maladie inflammatoire chronique dépendante du microbiote, plutôt que comme une simple pathologie hormonale.
7. Implications cliniques et perspectives thérapeutiques
Cette relecture conceptuelle ouvre des perspectives cliniques majeures :
• Dépistage microbiologique ciblé chez les patientes atteintes d’endométriose.
• Développement de traitements non hormonaux personnalisés.
• Réduction potentielle des récidives post-chirurgicales.
• Intégration de stratégies de modulation du microbiote et de l’immunité.
Des essais cliniques chez l’humain sont nécessaires pour confirmer ces résultats et définir des protocoles thérapeutiques sûrs et efficaces.
Conclusion
Les données récentes issues de la médecine translationnelle remettent en question le dogme d’une endométriose exclusivement hormonale. L’implication de Fusobacterium suggère que les hormones ne constituent pas la cause primaire, mais un facteur modulateur d’un processus infecto-inflammatoire plus profond. L’acceptation de ce changement de paradigme est essentielle pour le développement de stratégies thérapeutiques causales et durables.
Références (sélection)
1. Muraoka A. et al. Fusobacterium infection facilitates the development of endometriosis through the phenotypic transition of endometrial fibroblasts. Science Translational Medicine, 2023.
2. Bulun S.E. Endometriosis. N Engl J Med, 2009.
3. Giudice L.C., Kao L.C. Endometriosis. Lancet, 2004.
4. Chadchan S.B. et al. The role of inflammation in endometriosis. Reproduction, 2021.