31/01/2026
La patrouille intérieure : comment l’alcool parental façonne l’attention
I. Grandir sans tuteur : apprendre dans l’alerte
Chez les adultes ayant grandi avec un parent alcoolique, on observe une constante :
les apprentissages n’ont jamais pu se faire dans un espace sûr.
L’enfant vit avec un système nerveux réquisitionné par l’angoisse :
surveiller les bruits,
anticiper l’humeur du parent,
interpréter les odeurs,
reconnaître la phase (douce, irritable, effondrée, agressive),
deviner ce qui va exploser.
Il ne pouvait pas apprendre :
il devait se protéger.
C’est ainsi que la capacité de se concentrer, d’assimiler, de rester présent à une tâche s’est dissoute sous l’urgence de survivre.
La pensée s’est façonnée en radar, pas en fil de réflexion.
II. Des cadres internes fissurés : règles t**divement intégrées
L’enfance alcoolique ne transmet pas de loi.
Elle transmet :
la contradiction,
les règles mouvantes,
les renversements,
l’arbitraire absolu.
Ce que l’adulte découvre t**divement, parfois à quarante ans, c’est qu’il n’a jamais intériorisé de cadre stable.
Il oscille entre obéissance écrasante et rejet violent.
Conséquences :
emplois perdus,
difficulté à supporter l’autorité,
sentiment de ne jamais être à la bonne place,
impossibilité de structurer un projet.
La loi du parent alcoolique était celle de l’alcool :
fluide, instable, imprévisible.
Le surmoi s’est modelé sur cette forme.
III. Imprévisibilité des humeurs : devenir baromètre avant d’être sujet
L’enfant de parents alcooliques devient météorologue du parent.
Il apprend à lire les micro-signes, à prédire la tempête, à s’ajuster pour éviter l’impact.
Cette hyper-attention au danger devient, adulte, un mode de fonctionnement :
hyperréactivité,
émotions débordantes,
confusion des limites,
effondrement rapide.
Le monde interne n’a jamais eu la possibilité de se différencier du monde externe.
C’est un seul chaos, respiré très tôt.
IV. Les courts-circuits cognitifs : quand la patrouille intérieure remplace la pensée
1. Une cognition construite pour surveiller, non pour penser
Chez ces adultes, le cortex préfrontal n’a pas été utilisé pour :
raisonner,
planifier,
discerner.
Il a été mobilisé pour rester en alerte.
L’amygdale — centre de la peur — a pris toute la place.
L’attention n’est pas déficitaire :
elle est monopolisée par la surveillance.
2. Perte d’accès au ressenti : un corps saturé par le chaos
La connexion au corps n’a pas pu se faire.
Ressentir était dangereux : il fallait garder l’œil tourné vers l’extérieur.
Adulte, cela devient :
un vide intérieur,
une incapacité à percevoir ses propres besoins,
une alexithymie fonctionnelle,
une difficulté à dire non.
Le chaos parental remplit l’enfant et l’empêche de s’habiter.
3. Confusion des signaux : émotion = alarme
Ce qui devrait être :
un ressenti interne (tristesse, fatigue, colère)
est immédiatement traduit en :
alerte,
risque,
urgence,
retrait.
La pensée n’a pas le temps de faire son travail.
Le discernement est court-circuité.
4. Le cerveau plein du bruit parental
Ce bruit interne — cris, silences lourds, répétitions, instabilité —
devient permanent.
À l’âge adulte, il gêne :
l’attention soutenue,
la mémoire de travail,
la capacité à prioriser,
la stabilité émotionnelle.
Ils ne manquent pas d’intelligence.
Ils manquent d’un espace intérieur non contaminé.
V. L’impossible habitation : étouffer dans sa propre maison
Une conséquence méconnue :
de nombreux adultes issus de familles alcooliques ne supportent pas la vie familiale régulière.
Ils peuvent :
habiter ailleurs que leur conjoint,
se sentir étouffés par le rythme familial,
fuir la maison,
être incapables d’être présents psychiquement avec leurs enfants.
Ce n’est pas un rejet de la famille.
C’est une réactivation traumatique :
le foyer rappelle la maison de l’enfance, instable et dangereuse.
VI. Addiction relationnelle : la faim d’intensité
Privé de stabilité affective, l’individu recherche :
des relations fusionnelles,
des amours extrêmes,
des partenaires instables,
des retrouvailles exaltées.
Cette intensité sert de substitut au tuteur interne manquant.
Ce n’est pas de l’amour :
c’est une tentative de restaurer la vie psychique par la tension.
VII. La honte : l’héritage silencieux
La honte est l’un des affects les plus puissants chez ces adultes.
1. Honte de la filiation
Ils ont honte :
du parent ivre,
de ce qu’ils ont vu,
de ce qu’ils ont entendu,
de ce qu’ils ont dû cacher.
La honte n’est pas un jugement moral.
C’est un affect de contamination :
comme si l’alcoolisme parental avait taché leur être.
2. Pour survivre : déni, mensonge à soi, idéalisation
Pour se protéger, ils développent des stratégies :
se dire « elle n’était pas si mal »,
magnifier les rares moments heureux,
inventer une enfance acceptable,
se raconter les réconciliations avant chaque rechute.
L’idéalisation n’est pas naïveté :
c’est un mécanisme de survie.
Sans cela, l’effondrement serait trop grand.
3. Les retrouvailles avant la rechute : un cycle émotionnel toxique
Chaque parent alcoolique connaît des phases de sobriété, souvent brèves.
Ces moments sont :
lumineux,
réparateurs,
presque miraculeux.
L’enfant (puis l’adulte) se précipite vers eux avec un espoir absolu.
Puis vient la rechute.
Et avec elle :
la trahison,
la honte,
la colère,
l’effondrement,
la répétition du trauma.
Ce cycle laisse une cicatrice profonde :
l’illusion que l’amour peut sauver l’autre.
VIII. Comment dépasser la honte et reconstruire l’accès à soi
La honte ne disparaît pas en parlant.
Elle disparaît lorsque l’on rencontre :
un cadre stable,
un regard non jugeant,
une parole qui ne fuit pas,
une relation qui ne s’effondre pas.
1. Séparer son histoire de son identité
Le travail analytique aide à comprendre :
« Je viens de là, mais je ne suis pas cela. »
C’est la phrase la plus difficile à reconstruire.
2. Désinstaller la patrouille intérieure
Petit à petit :
l’amygdale s’apaise,
la pensée reprend son rôle,
le corps redevient habitable,
le discernement se reforme.
3. Accepter que le parent n’a pas pu
Ce n’est pas pardonner.
C’est admettre qu’il n’a jamais eu les moyens psychiques d’être parent.
Cette reconnaissance répare la honte plus sûrement que toutes les justifications.
4. Inventer sa famille intérieure
L’individu peut alors :
se choisir une place,
créer un foyer à son rythme,
ne plus reproduire,
transmettre une sécurité qu’il n’a jamais reçue.
C’est cela, la véritable victoire.
Conclusion
Grandir avec un parent alcoolique n’est pas un passé dépassé :
c’est un pays intérieur qui continue d’agir longtemps dans la vie adulte.
Mais ce pays n’est pas une fatalité.
Avec un accompagnement sensible et solide,
l’adulte peut désarmer la patrouille intérieure,
entendre enfin sa propre voix,
et devenir le parent qu’il n’a jamais eu :
celui de lui-même.