10/02/2026
Soigner, sourire, recommencer
Vocation ou art de survivre aux horaires improbables ?
On croit parfois que la sérénité est une tenue professionnelle, livrée avec le diplôme et repassée chaque matin. En réalité, elle tient surtout à l’état de fatigue et au nombre de cafés avalés avant 7 heures. Quant au zen absolu, il existe paraît-il mais uniquement dans deux lieux précis : les brochures de développement personnel et les congés posés très en avance.
Je suis infirmière. Mon réveil sonne souvent quand la lune est encore de sortie, parfois quand elle a déjà fait deux fois le tour du quartier. Noël, le 15 août, les dimanches, les nuits… Tout ça, je connais. Intimement. On a même partagé des repas froids ensemble.
Quand on annonce qu’on est infirmière, il y a toujours ce petit regard appuyé. Celui qui dit “Quelle vocation”. Comme si, à six ans, j’avais abandonné les poupées pour jouer à la perfusion avec un sérieux inquiétant.
La vocation, c’est joli comme mot. Ça sonne comme une évidence, une mission presque un appel divin. Dans la vraie vie, ça ressemble davantage à une succession de choix, de hasards, de rencontres… et d’un goût prononcé pour l’adrénaline mêlée à l’humain.
Au début, on supporte tout. Les horaires improbables, les nuits qui grignotent le sommeil, les week-ends qui disparaissent comme par magie. On est jeune, solide, motivée. On a l’impression d’être utile, indispensable même. Et puis il y a cette fierté discrète quand on rentre chez soi à l’aube, que le monde dort encore et que nous, on a déjà vécu trois journées en une.
Les patients nous racontent leur vie pendant qu’on refait un pansement. On connaît les prénoms des petits-enfants, les recettes de soupe, les peurs inavouées. On entre dans les maisons comme dans des romans ouverts, parfois drôles, parfois tragiques, souvent touchants. On apprend vite que soigner, ce n’est pas seulement piquer, perfuser, surveiller. C’est écouter, rassurer, tenir la main quand il n’y a plus grand-chose à dire.
Puis le temps passe. Sans prévenir. Il dépose sur nos épaules une fatigue plus dense, moins impressionnable. Un jour, on se surprend à rêver d’horaires de bureau. De vrais week-ends. De samedis entiers sans bip, sans urgence, sans “désolée, je ne peux pas, je travaille”. Et ce rêve-là, il est presque honteux. Comme si vouloir dormir la nuit était une trahison professionnelle.
Quand arrivent les enfants, le métier change de saveur. On jongle. Mal. On compte les heures, on négocie avec la culpabilité. Être infirmière et parent c’est un sport extrême sans médaille. On rate des spectacles d’école mais on connaît par cœur les constantes vitales. On embrasse des fronts fiévreux au travail et des joues endormies à la maison souvent à des heures improbables.
Alors on se pose la question. La fameuse. Est-ce vraiment une vocation ? Ou juste un métier, avec ses contraintes, ses beautés, ses injustices aussi ? La réponse n’est jamais nette. Certains jours, on se sent exactement là où on doit être. D’autres, on envie secrètement les gens qui savent ce qu’ils feront tous les lundis à 9 heures.
Être infirmière, ce n’est pas être une sainte ni une héroïne. C’est être humaine, trop humaine parfois. Fatiguée, engagée, drôle malgré soi. On rit dans sa voiture, souvent pour ne pas pleurer. On développe un humour particulier, un peu bancal qui permet de tenir quand tout vacille.
Aujourd’hui, j'’ai appris à respirer entre deux tournées, à savourer les petits mercis sincères, à accepter que rêver d’autre chose ne signifie pas renier ce qu’on est. Peut-être que la vocation au final ce n’est pas de tout accepter. C’est de continuer, à sa manière, sans se perdre complètement.
Et si un jour je travaille en horaires de bureau, je sais déjà une chose. À 17 heures, quand je rentrerai chez moi, je trouverai ça étrange. Presque trop calme. Et je me demanderai sûrement si quelqu’un, quelque part, n’a pas besoin d’une infirmière presque zen.