04/18/2026
Vieillir au Québec en 2026 : et si on décidait de faire autrement?
Aujourd’hui, quelque chose a changé dans ma vie.
Ma mère, 80 ans, devient officiellement ma coloc.
Elle s’installe chez moi. Pas dans une chambre improvisée, pas dans un coin. Non. Dans son espace. Le sous-sol complet, aménagé pour qu’elle ait l’impression de continuer à vivre chez elle, à sa façon, avec son autonomie, avec sa dignité.
Parce que c’était ça, sa plus grande peur : perdre son chez-soi.
Et je pense qu’on ne mesure pas assez ce que ça représente, pour une personne âgée, de quitter son environnement. Ce n’est pas juste déménager. C’est perdre des repères, une identité, une forme de liberté.
Vieillir, ce n’est pas juste une question d’âge
On parle souvent de pertes cognitives comme si c’était une fatalité.
Mais sur le terrain, ce que je vois depuis plus de cinq ans à travailler avec des personnes âgées, c’est autre chose.
Je vois des gens qui déclinent… parce qu’ils sont seuls.
Je vois des gens qui s’éteignent… parce qu’ils n’ont plus de projets.
Je vois des gens qui perdent leurs repères… parce qu’ils ne sont plus stimulés.
Et à l’inverse, je vois des étincelles revenir.
Un rire.
Une conversation.
Un moment de présence.
Un chien qu’on caresse.
Une interaction humaine sincère.
Parfois, ça ne prend presque rien pour rallumer quelqu’un.
La pandémie a laissé des traces silencieuses
On parle beaucoup des impacts économiques, des impacts sur la santé mentale des jeunes.
Mais nos personnes âgées?
Combien se sont isolées… et ne sont jamais vraiment revenues?
Combien ont perdu leurs habitudes sociales?
Combien ont glissé doucement vers une forme d’oubli, non pas par maladie, mais par manque de vie autour d’eux?
Ils sont encore là.
Mais on les voit moins.
Une réalité qu’on préfère éviter de regarder
Vieillir, ça dérange.
Parce que ça nous ramène à notre propre finitude.
Parce que ça nous oblige à ralentir.
Parce que ça nous confronte à une vulnérabilité qu’on ne veut pas imaginer pour nous-mêmes.
Et pourtant…
On s’en va tous là.
Alors pourquoi on traite encore nos personnes âgées comme une catégorie à part, comme un “après”, comme un “en attendant la fin”?
Pourquoi on attend d’être rendus là pour se poser des questions?
Ce que j’ai vu, et qu’on ne devrait jamais accepter
Dans mon travail, j’ai vu des choses qui m’ont profondément marquée.
De l’intimidation envers des personnes âgées.
De l’abus.
Des gens qui profitent de pertes cognitives pour faire signer des documents.
Des dynamiques de pouvoir malsaines.
Et chaque fois, je me dis la même chose :
Comment on peut oublier qu’on parle d’êtres humains?
Des personnes qui ont eu une vie.
Qui ont construit, aimé, travaillé, donné.
Des personnes grâce à qui, aujourd’hui, nous sommes là.
Ma réalité, à partir d’aujourd’hui
Je ne romantise pas ce que je m’apprête à vivre.
Ma mère a des pertes cognitives importantes.
Certaines sont irréversibles.
Elle est venue passer deux jours… et j’ai déjà eu un aperçu.
À un moment, j’ai retrouvé la télécommande déposée sur la base de recharge du téléphone.
J’ai ri.
Mais derrière ce moment, il y a une réalité : le quotidien va demander de l’adaptation, de la patience, de la présence.
Et je sais que ce sera exigeant.
Mais je crois aussi à autre chose
Je crois profondément que l’environnement peut changer beaucoup de choses.
Ici, il y a de la vie.
Quatre animaux.
Du mouvement.
Des interactions.
Des projets.
Du bruit, parfois. Du rire, souvent.
Je suis une personne active. Ma vie ne s’arrête pas.
Et je pense que c’est justement ça, une partie de la réponse.
Continuer à vivre avec nos personnes âgées, et non les mettre à l’écart de la vie.
Et si on décidait, comme société, de faire autrement?
Et si, à partir d’aujourd’hui, on se posait une seule question :
👉 Comment j’aimerais être traité, moi, quand je serai rendu là?
Pas dans 30 ans.
Pas en théorie.
Maintenant.
Parce que notre vieillesse, on est en train de la construire aujourd’hui, à travers la façon dont on traite ceux qui y sont déjà.
Demander de l’aide, ce n’est pas échouer
Je le dis clairement : je ne ferai pas ça seule.
Il existe des ressources.
Il existe du soutien.
Et je vais aller le chercher.
Prendre soin de quelqu’un, ce n’est pas s’oublier.
C’est aussi savoir reconnaître ses limites.
Une nouvelle cohabitation, un nouveau chapitre
Aujourd’hui, je célèbre quelque chose de profondément humain.
Ma mère devient ma coloc.
Ce ne sera pas parfait.
Ce ne sera pas toujours facile.
Mais je suis convaincue d’une chose :
On va toutes les deux sortir de cette expérience grandies.
Transformées.
Et peut-être même, un peu plus vivantes.
Isabelle Tousignant
Semeuse de bienveillance et de bonheur poilu.