13/11/2025
𝗧𝗼𝘅𝗶𝗰𝗼𝗺𝗮𝗻𝗶𝗲 𝗲𝘁 𝗷𝘂𝘀𝘁𝗶𝗰𝗲 : 𝗽𝘂𝗻𝗶𝗿, 𝘀𝗼𝗶𝗴𝗻𝗲𝗿 𝗼𝘂 𝗰𝗼𝗻𝗰𝗶𝗹𝗶𝗲𝗿 ?
Loi n° 25-03 du 5 Moharram 1447 correspondant au 1er juillet 2025 modifiant et complétant la loi n° 04-18 du 13 Dhou El Kaâda 1425 correspondant au 25 décembre 2004 relative à la prévention et à la répression de l'usage et du trafic illicites de stupéfiants et de substances psychotropes.
𝗣𝗮𝗿 𝗣𝗿. 𝗔𝗠𝗔𝗡𝗜 𝗠𝗼𝘂𝗹𝗮𝘆 𝗔𝗹𝗶 – 𝗣𝗿𝗼𝗳𝗲𝘀𝘀𝗲𝘂𝗿 𝗲𝗻 𝗣𝘀𝘆𝗰𝗵𝗶𝗮𝘁𝗿𝗶𝗲, 𝗖𝗵𝗲𝗳 𝗱𝗲 𝘀𝗲𝗿𝘃𝗶𝗰𝗲, 𝗖𝗛𝗨 𝗱’𝗢𝗿𝗮𝗻
La toxicomanie représente aujourd’hui un défi majeur pour les sociétés modernes. Elle n’est plus considérée comme un simple comportement déviant ou un signe de délinquance, mais comme un phénomène complexe, multifactoriel et profondément enraciné dans les réalités médicales, sociales et juridiques. La question qui se pose encore, et qui divise parfois l’opinion publique, est la suivante : faut-il considérer le toxicomane comme un malade à soigner, ou comme un délinquant qu’il faut punir ? Cette interrogation est légitime, car la toxicomanie touche à la fois au fonctionnement du cerveau, aux conditions de vie, à la vulnérabilité psychologique, mais aussi aux problématiques de sécurité publique et de criminalité organisée. En vérité, l’usager problématique de drogues peut être à la fois malade et délinquant, et c’est précisément cette double dimension qui rend nécessaire une approche intégrée, équilibrée et adaptée.
D’un point de vue médical, la toxicomanie se définit comme un état de dépendance psychologique et parfois physique à une substance qui modifie le fonctionnement du système nerveux central. Cette dépendance n’est pas simplement un manque de volonté ou une faiblesse morale ; elle résulte d’une modification profonde du cerveau, en particulier du système de récompense basé sur la dopamine. Lorsqu’une personne consomme une drogue, celle-ci provoque une libération massive et artificielle de dopamine, donnant une sensation intense de plaisir. À force de répétition, le cerveau s’habitue, s’adapte et finit par ne plus fonctionner normalement sans la substance. C’est à ce moment qu’apparaissent la perte de contrôle, le craving irrépressible, la tolérance — qui oblige à augmenter progressivement les doses — et les symptômes de sevrage en cas d’arrêt. La dépendance devient alors une maladie et nécessite un traitement, un suivi, et souvent une prise en charge multidisciplinaire.
Mais la toxicomanie ne naît pas par hasard. Elle résulte d’un ensemble de facteurs de risque qui interagissent entre eux : vulnérabilités individuelles (anxiété, dépression, traumatismes psychologiques, impulsivité), environnement familial instable, difficultés sociales, pression des pairs, disponibilité des drogues, ou encore exposition précoce à certaines substances. Les adolescents sont particulièrement vulnérables, car leur cerveau est en développement et leur système de récompense est plus sensible. C’est pourquoi la prévention joue un rôle essentiel : informer, sensibiliser, détecter précocement les jeunes en souffrance psychique et les orienter vers des professionnels de santé peut éviter l’installation durable de comportements addictifs.
En Algérie, le phénomène de la toxicomanie a connu une transformation profonde depuis les années 2000. Avant cette période, la consommation de drogues était relativement rare et concernait essentiellement le cannabis et l’alcool. Le profil du consommateur était assez homogène : hommes jeunes, issus de milieux modestes, et souvent en lien avec des comportements délinquants tels que petits vols, vagabondage ou prostitution. Après les années 2000, la situation a radicalement changé. Les mutations sociales, les difficultés sociales et économiques et la circulation de nouvelles drogues ont favorisé l’apparition de nouveaux profils de consommateurs. Aujourd’hui, la toxicomanie touche aussi bien les étudiants que les lycéens, les employés, les femmes, et des personnes issues de milieux sociaux variés. Les chiffres de l’ONLCDT sont particulièrement préoccupants : la consommation de cocaïne a augmenté de 200 %, les autres drogues de 100 %, et près d’un étudiant sur cinq déclare consommer une drogue. Parallèlement, les psychotropes détournés — souvent plus accessibles — représentent un danger croissant, notamment en raison de leur potentiel addictif et de leurs effets psychiatriques graves.
Face à cette évolution, le cadre législatif algérien a dû s’adapter. La loi 04-18 de 2004 a marqué un tournant important en introduisant la distinction entre l’usager et le trafiquant, et en offrant la possibilité d’orienter les consommateurs vers une prise en charge médicale plutôt que vers une sanction pénale directe. Cette loi insistait déjà sur la prévention, l’information et l’accompagnement thérapeutique. Mais l’ampleur du phénomène a exigé une réforme plus profonde, d’où l’adoption de la loi 25-03 du 1er juillet 2025. Cette nouvelle loi reconnaît explicitement le toxicomane comme un malade, renforçant ainsi l’idée que l’addiction nécessite un traitement spécialisé. Elle introduit des actions de prévention dans les écoles, les médias, les entreprises et les services publics, impose des dépistages dans certains contextes — notamment lors des concours d'embauche ou au sein des établissements éducatifs — et prévoit une prise en charge médicale structurée, incluant les cures de désintoxication et le suivi psychologique.
Dans le même temps, la loi durcit considérablement les peines contre les trafiquants, pouvant aller jusqu’à la réclusion criminelle à perpétuité ou même la peine de mort dans les cas les plus graves, notamment lorsqu’il s’agit de mineurs, de personnes vulnérables, ou d’infractions commises dans des établissements publics, de santé ou éducatifs. De plus, si une infraction (agression, vol, accident, etc.) est commise sous l’effet de drogues, la loi prévoit l’application systématique de la peine maximale prévue pour cette infraction.
Comme toute loi ambitieuse, la loi 25-03 présente cependant certaines limites. Sa mise en œuvre exige des moyens humains et financiers considérables : centres spécialisés, personnel formé, laboratoires de dépistage fiables, programmes de réinsertion, suivi post-cure… Dans de nombreuses régions, ces ressources restent insuffisantes, ce qui risque de créer des disparités importantes dans l’application des mesures prévues. Par ailleurs, les dépistages obligatoires — bien qu’ayant un objectif de prévention — soulèvent des questions de confidentialité, de consentement, de respect de la vie privée et de risque de stigmatisation, notamment pour les jeunes. Enfin, plusieurs textes d’application restent à publier, ce qui retarde la mise en œuvre concrète de certaines dispositions.
La toxicomanie est donc un phénomène à la fois médical, psychologique, social et criminologique. Elle nécessite une réponse globale et coordonnée qui tienne compte de toutes ses dimensions. Punir les trafiquants est indispensable pour protéger la société, mais soigner les personnes dépendantes est tout aussi essentiel pour réduire le nombre de victimes, prévenir les rechutes et briser le cercle de l’addiction. La véritable efficacité réside dans l’équilibre : protéger, prévenir, accompagner et, lorsque cela est nécessaire, sanctionner. La toxicomanie ne se combat pas uniquement avec la loi, ni uniquement avec la médecine. Elle se combat avec les deux, de manière complémentaire et intelligente.
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