07/01/2026
J'ai toujours dit à les élèves que je voyais écrire sans arrêt les dires des "élèves patients" lors des entretiens que nous faisons en cours, que cela me faisait ressentir comme un abandon du patient. Ce dernier ne se livre plus alors de la même façon. Il observe ce qui est consigné ou non par le thérapeute, il se sent moins accueilli.
Cette psychanalyste explique ce processus en termes très juste
L’attention flottante : penser une écoute, protéger une pratique
De la clinique contemporaine aux savoirs archaïques de l’écoute
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
Volet I – Penser l’attention flottante
Une disposition clinique, théorique et anthropologique
I. Une scène inaugurale : quand écrire entrave l’écoute
En supervision, il m’arrive d’observer chez certains cliniciens une habitude devenue quasi réflexe : prendre des notes pendant la séance, consigner les propos du patient comme s’il s’agissait d’informations à recueillir. Ce geste, souvent animé par le souci de rigueur ou par la crainte de l’oubli, n’est pourtant jamais neutre.
Écrire pendant que le patient parle modifie déjà la position d’écoute. Le clinicien quitte insensiblement une posture d’accueil pour entrer dans une logique de traitement de l’information : il trie, sélectionne, fixe. Or la clinique analytique ne se déploie pas dans le registre de l’information, mais dans celui de l’événement psychique.
Ce déplacement suffit à entraver ce que Freud a nommé l’attention également flottante.
II. Freud : une règle technique et éthique
Freud introduit l’attention également flottante comme le pendant strict de la règle fondamentale imposée à l’analysant. À l’association libre doit répondre une écoute sans intention, sans hiérarchisation consciente, sans focalisation préalable.
L’analyste ne doit retenir volontairement aucun élément du discours, car ce qui fait sens ne se donne jamais immédiatement. Le sens surgit après-coup, dans les résonances, les déplacements, les affects et les images.
Prendre des notes, c’est déjà supposer savoir ce qui est important.
C’est introduire une conscience directrice, là où la clinique exige une suspension du savoir.
III. Lacan : écouter le signifiant, pas le sens
Lacan radicalise cette exigence : l’écoute analytique ne porte pas sur le contenu manifeste, mais sur la chaîne signifiante — répétitions, coupures, lapsus, équivoques.
Le geste d’écrire fige le discours dans sa dimension la plus pauvre : le sens explicite. Il capte ce que le sujet croit dire et manque ce qui insiste malgré lui. L’attention flottante implique donc un lâcher du sens, un renoncement temporaire à comprendre.
Comprendre trop vite, c’est fermer.
Écrire trop tôt, c’est suturer.
IV. Le geste d’écrire : une défense du clinicien
Le geste d’écrire en séance répond souvent à une défense :
– peur d’oublier,
– angoisse de mal faire,
– besoin de maîtrise,
– difficulté à tolérer le vide et l’incertitude.
Écrire, c’est fixer.
Or l’écoute analytique suppose d’accepter que tout ne se fixe pas, que quelque chose se perde pour que quelque chose d’autre advienne.
V. L’attention flottante et la mémoire sensorielle
Contrairement à une idée reçue, l’attention flottante n’est ni vague ni distraite. Elle correspond à une hyper-disponibilité sensorielle et associative.
Lorsque le clinicien renonce à écrire, des images surgissent, des affects se déplacent, des scènes s’impriment.
Ce qui est entendu en attention flottante ne s’oublie pas.
Il ne s’inscrit pas dans une mémoire factuelle, mais dans une mémoire incarnée, durable.
On peut oublier où l’on a garé sa voiture,
mais jamais ce qui a été entendu et compris en attention flottante.
VI. Détour anthropologique : une sagesse archaïque de l’écoute
Cette distinction n’est pas propre à la psychanalyse. Les sociétés dites « premières » ont ritualisé depuis longtemps cette posture d’écoute.
Chez les chamanes, les sages, les anciens :
on écoute sans interrompre,
sans écrire,
sans comprendre trop vite.
La parole, les images, les affects s’inscrivent dans le corps de celui qui écoute. Ces cultures ont développé une mémoire non scripturale, précisément parce qu’elles savaient que l’écriture fige ce qui doit rester vivant.
La psychanalyse apparaît ainsi comme une réinvention laïque et clinique de ces anciens dispositifs d’écoute.
Volet II – Protéger ceux qui tentent de pratiquer l’attention flottante
Une transmission clinique et pédagogique
VII. Pourquoi l’attention flottante est aujourd’hui si difficile
Nos institutions valorisent la traçabilité, la preuve écrite, l’archivage. Dans ce contexte, l’attention flottante apparaît risquée, voire suspecte. Beaucoup de cliniciens débutants la vivent comme un défaut de professionnalisme.
Ils écrivent pour se rassurer.
Ils comprennent pour ne pas se perdre.
Ils fixent pour ne pas douter.
Or cette posture, loin de protéger, épuise.
VIII. Ce qu’il faut accepter de lâcher
Pratiquer l’attention flottante suppose de renoncer à plusieurs illusions :
– l’illusion de maîtrise,
– l’illusion de la mémoire parfaite,
– l’illusion que la rigueur passe par l’écriture immédiate,
– l’illusion que comprendre équivaut à écouter.
Ce renoncement est anxiogène. Il doit être accompagné.
IX. Signes cliniques que l’attention flottante est à l’œuvre
Un clinicien en attention flottante observe souvent :
des images persistantes après la séance,
une mémoire vive des scènes, non des mots exacts,
un sentiment d’avoir été traversé plutôt qu’informé,
une compréhension qui vient après, parfois bien plus t**d.
Ces signes ne témoignent pas d’un défaut de travail, mais d’un travail profond.
X. Protéger la pratique pour durer
Apprendre l’attention flottante, ce n’est pas apprendre à ne rien faire.
C’est apprendre à supporter le vide, l’incertitude, l’après-coup.
La transmission de cette pratique est une protection contre l’usure professionnelle. Elle autorise le clinicien à ne pas tout retenir, à ne pas tout comprendre, à faire confiance à une autre mémoire.
Conclusion générale
L’attention flottante est à la fois une discipline théorique, une posture clinique, et une sagesse anthropologique.
Elle exige un cadre solide pour être pratiquée sans danger.
Penser l’attention flottante permet de la fonder.
Protéger ceux qui la pratiquent permet de la faire vivre.
Écrire peut attendre.
Écouter, non.