21/03/2026
La forêt est devenue inflammable
Il fut un temps où l’on pouvait encore parler d’“événements”. Une guerre, une crise, un attentat, un effondrement politique, venaient rompre un ordre supposé stable. Le langage même gardait la trace de cette croyance : il y aurait un avant, un choc, puis un retour possible à l’équilibre.
Ce temps semble derrière nous.
La forêt est devenue inflammable. Et, dans une forêt ainsi sèche, les faiseurs d’étincelles deviennent infiniment plus dangereux. Ce ne sont plus seulement les grandes puissances, les armées régulières ou les vieux empires qui troublent l’ordre du monde, mais une multitude d’acteurs, d’idéologies, de radicalités, de volontés de nuisance, qui prospèrent sur le dessèchement général. Là où les institutions tenaient encore, là où les démocraties donnaient le sentiment d’offrir un cadre, là où le droit pouvait constituer une digue symbolique, l’incendie désormais prend plus vite, se propage plus loin, et laisse derrière lui un sol toujours plus aride.
Nous ne sommes peut-être plus dans une succession de crises. Nous sommes entrés dans une époque d’inflammabilité structurelle.
II. L’instabilité n’est plus l’exception, elle devient le climat
Le plus inquiétant n’est pas seulement la violence des conflits, mais leur transformation en fond d’époque. L’instabilité n’apparaît plus comme une parenthèse malheureuse dans le cours du monde ; elle en devient le climat ordinaire. Les guerres se prolongent, se déplacent, se relayent, se réinventent. Elles ne se laissent plus penser comme des épisodes clairement délimités par un début, un front, une fin, un traité.
Elles deviennent diffuses, permanentes, tentaculaires. Elles traversent les frontières, mêlent militaire, informationnel, économique, technologique, migratoire, psychique. Elles déstabilisent les États non seulement par la force des armes, mais par l’épuisement des cadres, des ressources, des récits communs, de la confiance publique.
Le dehors n’est plus extérieur. Il travaille les États de l’intérieur. Il use leur cohésion, fracture leurs opinions, excite les peurs, radicalise les appartenances, nourrit les politiques de fermeture ou d’exception. Les démocraties ne sont plus seulement confrontées à des ennemis hors de leurs murs ; elles sont atteintes dans leur texture même, dans leur capacité à maintenir un monde commun suffisamment stable pour que la conflictualité n’emporte pas tout.
III. La promesse démocratique se délite
La démocratie ne repose pas seulement sur des élections ou des institutions. Elle repose aussi sur une promesse plus profonde : celle qu’un conflit puisse être traité sans destruction totale du lien, qu’un désaccord puisse trouver des formes, qu’un peuple puisse vivre sous le régime de la loi plutôt que sous celui de la pure force.
Or cette promesse se délite.
Elle se délite quand le droit paraît impuissant à contenir la brutalité des rapports de force. Elle se délite quand la violence devient plus visible, plus spectaculaire, plus rentable symboliquement que la délibération. Elle se délite quand les citoyens eux-mêmes cessent de croire que les institutions les protègent encore d’un monde livré aux chocs permanents. Elle se délite, enfin, quand l’extérieur instable devient le prétexte d’un durcissement intérieur : surveillance accrue, crispations identitaires, haine de l’étranger, appauvrissement du débat, tentation autoritaire.
Le danger ne réside pas seulement dans les guerres lointaines, mais dans ce qu’elles déposent au cœur des régimes censés leur résister : fatigue démocratique, besoin d’hommes forts, fascination pour les solutions brutales, désaffection envers les procédures lentes, soupçon envers le pluralisme. Une démocratie fragilisée par la peur devient elle-même vulnérable aux faiseurs d’étincelles.
IV. Un monde sans loi, ou plutôt avec des lois disloquées
Dire que nous vivons dans un monde “sans loi” serait sans doute excessif. Les lois existent encore, les États aussi, les organisations internationales également. Mais leur puissance symbolique s’affaiblit lorsqu’elles ne sont plus en mesure de produire de la prévisibilité, de la sécurité, de la continuité. Le problème n’est pas l’absence totale de règles ; c’est leur désajustement croissant à un monde qui se recompose plus vite qu’elles.
Quand les régulations deviennent trop lentes face aux conflits mouvants, aux empires numériques, aux propagandes instantanées, aux marchés armés, aux technologies de destruction ou de manipulation, elles cessent d’être vécues comme des contenants fiables. Les populations perçoivent alors moins la loi comme un cadre que comme un décor impuissant. Et lorsque la loi ne protège plus assez, la tentation surgit de lui préférer la force, le repli, la vengeance, ou la logique clanique.
Le risque est immense : non pas seulement un chaos visible, mais une désymbolisation progressive de l’ordre commun. Les sujets vivent alors dans un monde où plus rien ne garantit vraiment que la violence restera bordée.
V. L’histoire ne se répète ni à l’identique, ni jamais
La phrase est juste :
« Penser que l’histoire se répète à l’identique est aussi dangereux que de croire qu’elle ne se répète jamais. »
C’est une phrase de vigilance.
Croire à la répétition à l’identique conduit à la paresse intellectuelle. On plaque sur le présent des formes anciennes, on confond analogie et identité, on rassure sa pensée en croyant reconnaître. Mais croire que l’histoire ne se répète jamais est tout aussi périlleux : cela condamne à l’aveuglement, à l’illusion que les grandes catastrophes appartiennent définitivement au passé, que les vieilles pulsions de domination, de haine, de destruction, ne sauraient plus prendre de formes nouvelles.
L’histoire ne revient pas costumée comme hier. Elle revient déplacée, hybridée, technologisée, mondialisée. Les vieux démons ne portent plus les mêmes uniformes, mais ils savent retrouver les mêmes failles : peur, humiliation, désorientation collective, désir de pureté, besoin d’ennemis, fascination pour la force nue.
Ce qui se répète, ce ne sont pas les décors ; ce sont certaines structures de déliaison. Et c’est précisément parce qu’elles ne reviennent pas à l’identique qu’elles sont si difficiles à reconnaître.
VI. Les guerres éternelles
Il y a quelque chose de nouveau et d’ancien à la fois dans cette impression de guerres éternelles. Nouveau, parce que les conflits contemporains semblent ne plus connaître de clôture véritable. Ancien, parce qu’ils réactivent la vieille vérité anthropologique selon laquelle la paix n’est jamais un acquis naturel, mais une construction fragile, coûteuse, toujours menacée.
Ce qui caractérise notre époque, c’est peut-être la disparition de l’illusion qu’une guerre en finirait avec la guerre. Les conflits n’ouvrent plus nécessairement sur un ordre refondé ; ils engendrent des ruines prolongées, des haines héritées, des déstabilisations régionales, des migrations contraintes, des économies de guerre, des enfances socialisées dans la violence, des États durablement précarisés. La guerre ne tranche plus ; elle contamine.
Et cette contamination ne touche pas seulement les zones de combat. Elle modifie partout les subjectivités : montée des angoisses, appétit pour les certitudes simples, besoin de frontières étanches, tentation de désigner des coupables absolus, lassitude face à la complexité. Les guerres extérieures trouvent ainsi des prolongements psychiques et politiques dans des sociétés qui, même loin des fronts, vivent de plus en plus sous régime d’alerte.
VII. Les faiseurs d’étincelles
Dans un monde inflammable, il faut prêter une attention particulière aux faiseurs d’étincelles. Ils ne sont pas seulement ceux qui tirent. Ce sont aussi ceux qui simplifient à outrance, excitent les ressentiments, mettent en scène l’humiliation, prospèrent sur la peur, désignent des ennemis intérieurs, détruisent la confiance dans les médiations, ridiculisent la nuance, ou font de la violence un spectacle désirable.
Ils savent que l’instabilité générale leur profite. Plus le monde apparaît chaotique, plus ils peuvent se présenter comme les seuls à nommer le réel. Plus la démocratie semble lente et fragile, plus ils peuvent vendre la brutalité comme vérité. Plus les sociétés sont fatiguées, plus ils peuvent imposer leurs récits d’évidence.
Leur puissance ne vient pas seulement de leur force propre. Elle vient du terrain desséché sur lequel ils opèrent. C’est pourquoi il ne suffit pas de les dénoncer ; il faut comprendre ce qui rend leurs étincelles si efficaces.
VIII. Que faire de cette lucidité ?
Il ne s’agit pas de céder au catastrophisme, ni de se raconter que tout serait déjà perdu. Mais il serait tout aussi dangereux de continuer à parler de “retour à la normale” comme si la normale d’hier existait encore. La lucidité contemporaine impose de penser un monde où la stabilité n’est plus donnée, où la paix ne va plus de soi, où les démocraties ne sont pas immunisées contre l’épuisement du dehors.
Il faut donc réapprendre plusieurs choses à la fois : protéger les institutions sans les sacraliser, défendre la loi sans ignorer ses insuffisances, soutenir les démocraties sans nier leur fragilité, regarder les répétitions de l’histoire sans les figer en copier-coller du passé.
La tâche est moins héroïque qu’endurance. Tenir des cadres. Préserver des lieux de pensée. Refuser la séduction des simplifications incendiaires. Maintenir du commun là où tout pousse à la fragmentation. Et se rappeler que dans une forêt inflammable, la responsabilité politique et symbolique consiste d’abord à ne pas ajouter soi-même des étincelles au brasier.
IX. Conclusion
Nous vivons dans un temps où l’instabilité n’est plus un accident mais un régime, où les conflits ne cessent pas vraiment, où le dehors déstabilise les États jusque dans leur vie intérieure, où la promesse démocratique se fragilise au contact d’un monde durablement traversé par la guerre, la peur et l’épuisement des régulations.
Ce n’est pas la fin de l’histoire. C’est peut-être la fin d’une illusion pacifique : celle qui nous faisait croire que la guerre resterait périphérique, que les démocraties seraient naturellement protégées par leur seule forme, et que le droit suffirait toujours à contenir la violence.
La forêt est devenue inflammable. Raison de plus pour apprendre à reconnaître les faiseurs d’étincelles, mais aussi l’état du terrain qui leur permet d’agir. Sans cela, nous continuerons à traiter comme épisodes ce qui est déjà devenu une époque.
Joëlle Lanteri – Psychanalyste