Marie Duthoit. Conseillère Conjugale et Familiale

Marie Duthoit. Conseillère Conjugale et Familiale Consultations (individuel, couple et famille) de conseil conjugal et familial.

22/03/2026
21/03/2026

La forêt est devenue inflammable

Il fut un temps où l’on pouvait encore parler d’“événements”. Une guerre, une crise, un attentat, un effondrement politique, venaient rompre un ordre supposé stable. Le langage même gardait la trace de cette croyance : il y aurait un avant, un choc, puis un retour possible à l’équilibre.

Ce temps semble derrière nous.

La forêt est devenue inflammable. Et, dans une forêt ainsi sèche, les faiseurs d’étincelles deviennent infiniment plus dangereux. Ce ne sont plus seulement les grandes puissances, les armées régulières ou les vieux empires qui troublent l’ordre du monde, mais une multitude d’acteurs, d’idéologies, de radicalités, de volontés de nuisance, qui prospèrent sur le dessèchement général. Là où les institutions tenaient encore, là où les démocraties donnaient le sentiment d’offrir un cadre, là où le droit pouvait constituer une digue symbolique, l’incendie désormais prend plus vite, se propage plus loin, et laisse derrière lui un sol toujours plus aride.

Nous ne sommes peut-être plus dans une succession de crises. Nous sommes entrés dans une époque d’inflammabilité structurelle.

II. L’instabilité n’est plus l’exception, elle devient le climat

Le plus inquiétant n’est pas seulement la violence des conflits, mais leur transformation en fond d’époque. L’instabilité n’apparaît plus comme une parenthèse malheureuse dans le cours du monde ; elle en devient le climat ordinaire. Les guerres se prolongent, se déplacent, se relayent, se réinventent. Elles ne se laissent plus penser comme des épisodes clairement délimités par un début, un front, une fin, un traité.

Elles deviennent diffuses, permanentes, tentaculaires. Elles traversent les frontières, mêlent militaire, informationnel, économique, technologique, migratoire, psychique. Elles déstabilisent les États non seulement par la force des armes, mais par l’épuisement des cadres, des ressources, des récits communs, de la confiance publique.

Le dehors n’est plus extérieur. Il travaille les États de l’intérieur. Il use leur cohésion, fracture leurs opinions, excite les peurs, radicalise les appartenances, nourrit les politiques de fermeture ou d’exception. Les démocraties ne sont plus seulement confrontées à des ennemis hors de leurs murs ; elles sont atteintes dans leur texture même, dans leur capacité à maintenir un monde commun suffisamment stable pour que la conflictualité n’emporte pas tout.

III. La promesse démocratique se délite

La démocratie ne repose pas seulement sur des élections ou des institutions. Elle repose aussi sur une promesse plus profonde : celle qu’un conflit puisse être traité sans destruction totale du lien, qu’un désaccord puisse trouver des formes, qu’un peuple puisse vivre sous le régime de la loi plutôt que sous celui de la pure force.

Or cette promesse se délite.

Elle se délite quand le droit paraît impuissant à contenir la brutalité des rapports de force. Elle se délite quand la violence devient plus visible, plus spectaculaire, plus rentable symboliquement que la délibération. Elle se délite quand les citoyens eux-mêmes cessent de croire que les institutions les protègent encore d’un monde livré aux chocs permanents. Elle se délite, enfin, quand l’extérieur instable devient le prétexte d’un durcissement intérieur : surveillance accrue, crispations identitaires, haine de l’étranger, appauvrissement du débat, tentation autoritaire.

Le danger ne réside pas seulement dans les guerres lointaines, mais dans ce qu’elles déposent au cœur des régimes censés leur résister : fatigue démocratique, besoin d’hommes forts, fascination pour les solutions brutales, désaffection envers les procédures lentes, soupçon envers le pluralisme. Une démocratie fragilisée par la peur devient elle-même vulnérable aux faiseurs d’étincelles.

IV. Un monde sans loi, ou plutôt avec des lois disloquées

Dire que nous vivons dans un monde “sans loi” serait sans doute excessif. Les lois existent encore, les États aussi, les organisations internationales également. Mais leur puissance symbolique s’affaiblit lorsqu’elles ne sont plus en mesure de produire de la prévisibilité, de la sécurité, de la continuité. Le problème n’est pas l’absence totale de règles ; c’est leur désajustement croissant à un monde qui se recompose plus vite qu’elles.

Quand les régulations deviennent trop lentes face aux conflits mouvants, aux empires numériques, aux propagandes instantanées, aux marchés armés, aux technologies de destruction ou de manipulation, elles cessent d’être vécues comme des contenants fiables. Les populations perçoivent alors moins la loi comme un cadre que comme un décor impuissant. Et lorsque la loi ne protège plus assez, la tentation surgit de lui préférer la force, le repli, la vengeance, ou la logique clanique.

Le risque est immense : non pas seulement un chaos visible, mais une désymbolisation progressive de l’ordre commun. Les sujets vivent alors dans un monde où plus rien ne garantit vraiment que la violence restera bordée.

V. L’histoire ne se répète ni à l’identique, ni jamais

La phrase est juste :
« Penser que l’histoire se répète à l’identique est aussi dangereux que de croire qu’elle ne se répète jamais. »

C’est une phrase de vigilance.

Croire à la répétition à l’identique conduit à la paresse intellectuelle. On plaque sur le présent des formes anciennes, on confond analogie et identité, on rassure sa pensée en croyant reconnaître. Mais croire que l’histoire ne se répète jamais est tout aussi périlleux : cela condamne à l’aveuglement, à l’illusion que les grandes catastrophes appartiennent définitivement au passé, que les vieilles pulsions de domination, de haine, de destruction, ne sauraient plus prendre de formes nouvelles.

L’histoire ne revient pas costumée comme hier. Elle revient déplacée, hybridée, technologisée, mondialisée. Les vieux démons ne portent plus les mêmes uniformes, mais ils savent retrouver les mêmes failles : peur, humiliation, désorientation collective, désir de pureté, besoin d’ennemis, fascination pour la force nue.

Ce qui se répète, ce ne sont pas les décors ; ce sont certaines structures de déliaison. Et c’est précisément parce qu’elles ne reviennent pas à l’identique qu’elles sont si difficiles à reconnaître.

VI. Les guerres éternelles

Il y a quelque chose de nouveau et d’ancien à la fois dans cette impression de guerres éternelles. Nouveau, parce que les conflits contemporains semblent ne plus connaître de clôture véritable. Ancien, parce qu’ils réactivent la vieille vérité anthropologique selon laquelle la paix n’est jamais un acquis naturel, mais une construction fragile, coûteuse, toujours menacée.

Ce qui caractérise notre époque, c’est peut-être la disparition de l’illusion qu’une guerre en finirait avec la guerre. Les conflits n’ouvrent plus nécessairement sur un ordre refondé ; ils engendrent des ruines prolongées, des haines héritées, des déstabilisations régionales, des migrations contraintes, des économies de guerre, des enfances socialisées dans la violence, des États durablement précarisés. La guerre ne tranche plus ; elle contamine.

Et cette contamination ne touche pas seulement les zones de combat. Elle modifie partout les subjectivités : montée des angoisses, appétit pour les certitudes simples, besoin de frontières étanches, tentation de désigner des coupables absolus, lassitude face à la complexité. Les guerres extérieures trouvent ainsi des prolongements psychiques et politiques dans des sociétés qui, même loin des fronts, vivent de plus en plus sous régime d’alerte.

VII. Les faiseurs d’étincelles

Dans un monde inflammable, il faut prêter une attention particulière aux faiseurs d’étincelles. Ils ne sont pas seulement ceux qui tirent. Ce sont aussi ceux qui simplifient à outrance, excitent les ressentiments, mettent en scène l’humiliation, prospèrent sur la peur, désignent des ennemis intérieurs, détruisent la confiance dans les médiations, ridiculisent la nuance, ou font de la violence un spectacle désirable.

Ils savent que l’instabilité générale leur profite. Plus le monde apparaît chaotique, plus ils peuvent se présenter comme les seuls à nommer le réel. Plus la démocratie semble lente et fragile, plus ils peuvent vendre la brutalité comme vérité. Plus les sociétés sont fatiguées, plus ils peuvent imposer leurs récits d’évidence.

Leur puissance ne vient pas seulement de leur force propre. Elle vient du terrain desséché sur lequel ils opèrent. C’est pourquoi il ne suffit pas de les dénoncer ; il faut comprendre ce qui rend leurs étincelles si efficaces.

VIII. Que faire de cette lucidité ?

Il ne s’agit pas de céder au catastrophisme, ni de se raconter que tout serait déjà perdu. Mais il serait tout aussi dangereux de continuer à parler de “retour à la normale” comme si la normale d’hier existait encore. La lucidité contemporaine impose de penser un monde où la stabilité n’est plus donnée, où la paix ne va plus de soi, où les démocraties ne sont pas immunisées contre l’épuisement du dehors.

Il faut donc réapprendre plusieurs choses à la fois : protéger les institutions sans les sacraliser, défendre la loi sans ignorer ses insuffisances, soutenir les démocraties sans nier leur fragilité, regarder les répétitions de l’histoire sans les figer en copier-coller du passé.

La tâche est moins héroïque qu’endurance. Tenir des cadres. Préserver des lieux de pensée. Refuser la séduction des simplifications incendiaires. Maintenir du commun là où tout pousse à la fragmentation. Et se rappeler que dans une forêt inflammable, la responsabilité politique et symbolique consiste d’abord à ne pas ajouter soi-même des étincelles au brasier.

IX. Conclusion

Nous vivons dans un temps où l’instabilité n’est plus un accident mais un régime, où les conflits ne cessent pas vraiment, où le dehors déstabilise les États jusque dans leur vie intérieure, où la promesse démocratique se fragilise au contact d’un monde durablement traversé par la guerre, la peur et l’épuisement des régulations.

Ce n’est pas la fin de l’histoire. C’est peut-être la fin d’une illusion pacifique : celle qui nous faisait croire que la guerre resterait périphérique, que les démocraties seraient naturellement protégées par leur seule forme, et que le droit suffirait toujours à contenir la violence.

La forêt est devenue inflammable. Raison de plus pour apprendre à reconnaître les faiseurs d’étincelles, mais aussi l’état du terrain qui leur permet d’agir. Sans cela, nous continuerons à traiter comme épisodes ce qui est déjà devenu une époque.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

19/03/2026

73% des Français disent avoir renoncé à au moins un acte de soins ces cinq dernières années, regrette la Fédération hospitalière de France (FHF), qui ...Lire la suite

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13/03/2026

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08/03/2026
08/03/2026
06/03/2026

Spoliation familiale et héritage : quand le parent vampire organise la dette entre ses enfants

L'argent et l'héritage indique la place ancienne de chacun.

Dans certaines familles, la question de l’héritage ne relève pas seulement d’une transmission patrimoniale. Elle devient le lieu où se rejoue un drame psychique ancien qui est celui de la dette, de la loyauté et de la captation narcissique.

Les cliniques contemporaines de l’emprise nous montrent que certains parents, que l’on pourrait qualifier de parents vampires, ne se contentent pas d’exercer une domination affective sur leurs enfants durant l’enfance.

Ils prolongent cette emprise jusque dans la transmission matérielle : héritages déséquilibrés, donations occultes, assurances-vie ciblées, favoritisme
patrimonial.

L’argent, les biens, les maisons familiales ne sont alors plus des objets neutres. Ils deviennent des instruments psychiques, des prolongements du pouvoir parental.

Derrière ces inégalités patrimoniales se joue souvent une organisation beaucoup plus profonde : la mise en place d’un système sacrificiel au sein de la fratrie.

L’héritage comme dispositif d’emprise
Dans une famille structurée par une dynamique vampirique, l’enfant n’est pas reconnu comme un sujet autonome. Il est assigné à une fonction dans l’économie psychique du parent.

Certains enfants deviennent les réceptacles de la projection négative familiale : ceux qui portent la faute, la honte ou la violence transgénérationnelle. D’autres, au contraire, sont investis comme les garants narcissiques du parent, ceux qui prolongent son image et sa toute-puissance.

Cette distribution des rôles peut se prolonger jusque dans la manière dont le patrimoine est transmis.

On observe parfois des transmissions profondément inégalitaires où un enfant sera privilégié au niveau des donations, des aides financières, de l'assurance-vie, de biens immobiliers, tandis qu’un autre sera tenu à distance du patrimoine.

Derrière ces déséquilibres se cache souvent une organisation psychique plus profonde.
Dans certaines dynamiques d’emprise ou de vampirisme psychique, les enfants sont inconsciemment assignés à des rôles :
l’enfant héritier, l’enfant loyal, l’enfant réparateur… ou celui qui porte le négatif de la famille.

L’enfant favorisé devient parfois le dépositaire narcissique de la lignée : celui qui protège l’image familiale, perpétue les valeurs du clan ou reste fidèle au système.

À l’inverse, l’enfant qui questionne, qui se différencie ou qui met en lumière certaines violences familiales peut devenir le porteur du conflit. L’exclusion patrimoniale agit alors comme une sanction silencieuse.

Dans ces situations, l’argent ne circule plus seulement comme un bien matériel.
Il devient un vecteur de transmission psychique et de représailles en même temps qu'il assigne à une place par l'héritage ou le don d'argent ou d'objets.

L’enfant spolié sera porteur du négatif familial.

La spoliation ne se manifeste pas toujours brutalement. Elle peut s’installer par petites touches telles que des aides financières refusées, une absence de donation, un partage inégal des biens, une assurance-vie orientée vers un seul héritier, une gestion opaque du patrimoine...

La spoliation devient alors un mécanisme de sanction symbolique.

L’enfant qui tente de se différencier menace l’équilibre défensif du système familial. Il devient le porteur du négatif, celui dont il faut se protéger.

L’exclusion patrimoniale agit comme une tentative de le remettre à sa place dans la hiérarchie inconsciente de la famille.

Dans certaines lignées, ces déséquilibres ne sont pas accidentels. Ils participent d’une logique transgénérationnelle plus vaste.

La transmission patrimoniale devient un moyen de perpétuer une dette psychique ancienne.

On observe parfois que l’enfant privilégié est celui qui reproduit le plus fidèlement les loyautés familiales. Il est celui qui ne questionne pas, celui qui reste dans le clan, celui qui protège les secrets et qui souvent répète les actes vampiriques de la lignée.

La punition patrimoniale fonctionne alors comme un rappel implicite quitter la loyauté familiale a un prix tout comme se différencier sera couteux sous de multiples formes. Somatique, isolement, place de celui qui a un problème, celui qui va trahir et être considéré comme le "méchant. Les clivages bons, gentils, mauvais méchants sont alors classiques. Il y a celui qui est investi comme garant de la loyauté familiale et celui qui questionne qui va être perçu comme l'objet persécuteur à abattre ou à utiliser à des fins, besoins narcissiques.

Dans les relations d’emprise, le parent vampire ne se contente pas d’attaquer psychiquement son enfant. Il cherche également à contrôler ce qui pourrait lui permettre de s’émanciper.

Le patrimoine devient un outil de contrôle posthume.

Même après sa mort, le parent peut continuer à organiser les rivalités, les blessures et les dépendances entre ses enfants.

Dans ces configurations, l’argent agit comme un dernier dispositif d’emprise.
Le parent disparaît, mais le conflit qu’il a organisé demeure.

Karine Henriquet Psychologue Clinicienne Psychanalyste Psychothérapeute

28/02/2026

Le couple comme champ de force
Rompre l’axe : quand le lien devient effraction

I. Certains couples ne s’installent pas dans une relation : ils s’installent dans une intensité. Le lien ne fait pas seulement rencontre, il fait champ. Un champ de forces où l’amour, le désir, la peur, la dépendance, la jalousie, la gloire, la honte, l’argent, les substances, l’entourage, les médias, tout se répond, s’aimante, se menace. Dans ces configurations, le couple n’est pas un “nous” apaisant : il est une scène magnétique, parfois splendide, parfois dévastatrice.

II. Dire “champ de force”, c’est dire que la relation ne se réduit pas à deux psychologies. Elle devient un système où circulent des charges. Chacun y cherche une solution intime : être sauvé, être enfin vu, ne pas être abandonné, ne pas être humilié, ne pas être réduit. Et c’est précisément là que le couple peut se faire organisateur… ou désorganisateur. Il peut soutenir l’axe du sujet, ou le rompre.

III. “Rompre l’axe” : la formule dit quelque chose de très concret. L’axe, c’est la colonne intérieure qui permet de tenir ensemble le monde interne et le monde externe, de rester sujet au milieu de la tempête. Quand l’axe tient, le Moi peut jouer son rôle : médiation, adaptation, défense, modulation. Quand l’axe se rompt, le Moi n’arrive plus à “faire liaison” : il n’y a plus de continuité, plus de tempo, plus de bord. Il ne reste qu’un mode de survie : fuite, gel, acting, anesthésie, ou effondrement.

IV. Les couples à forte intensité ont souvent un premier visage : le refuge. Le lien vient colmater une faille ancienne. Il donne une sensation rare : enfin un abri, enfin une présence, enfin quelqu’un “qui comprend”. Le couple devient alors une forteresse contre le monde. À ce stade, l’amour n’est pas seulement amour : il est une solution psychique. Or une solution peut devenir une prison si elle exige d’être totale.

V. Le deuxième visage est celui de la dépendance réciproque. Elle n’est pas seulement affective : elle devient identitaire. Chacun finit par tenir l’autre comme un organe vital : “sans toi, je ne suis plus”. Là, le lien cesse d’être un lien : il devient un système de maintien. Et ce système appelle une logique paradoxale : il faut être fusionnel pour ne pas perdre, mais il faut contrôler pour ne pas être dévoré. Le couple oscille alors entre absorption et rejet : intensité, rupture, retour, culpabilité, promesse, menace. L’axe est sollicité en permanence.

VI. La triangulation vient ensuite, presque fatalement. Un tiers s’installe : entourage, famille, amis, industrie, argent, fans, médias, justice, substances, enfant, thérapeutes… Peu importe lequel : l’essentiel est que le couple ne tient plus ses frontières. Il devient une scène envahie. Chaque crise a son public, chaque réconciliation a son témoin, chaque chute se joue sous projecteurs. Le lien se met à vivre à l’extérieur de lui-même. Ce qui aurait dû rester intime devient événement.

VII. Le désaccord des rythmes, enfin, est l’un des points les plus meurtriers. L’un cherche l’apaisement, l’autre cherche l’orage. L’un veut du silence, l’autre veut du bruit. L’un veut réparer, l’autre veut trancher. L’un s’absente pour ne pas exploser, l’autre vit l’absence comme abandon. Le couple devient alors un instrument d’accordage impossible : chacun tente d’imposer son tempo à l’autre, et la relation se transforme en lutte de survie. Quand les rythmes sont incompatibles, le lien peut devenir une effraction répétée.

VIII. Dans ce type de champ, il arrive que l’amour fonctionne comme trauma secondaire : il ne vient plus après la blessure pour la cicatriser, il réactive la blessure, l’expose, la met à nu, la rend quotidienne. La jalousie peut rejouer l’abandon, la colère rejouer l’humiliation, la fusion rejouer l’emprise, la rupture rejouer l’anéantissement. Le couple devient alors un lieu où le passé ne se souvient pas : il se répète.

IX. Certains couples de célébrité ont porté cette dynamique jusqu’à la légende. Kurt Cobain et Courtney Love, dans l’imaginaire collectif, figurent un lien pris dans une intensité radicale : amour, addiction, exposition, conflits, fragilités, pression médiatique, enjeux professionnels, perte de frontières. Que l’on s’en tienne aux faits connus ou aux récits qui les entourent, une chose se laisse penser : le couple n’a pas été un simple décor, mais un champ saturé de forces — forces parfois protectrices, parfois désorganisatrices. Dans un tel champ, la question n’est pas “qui est coupable”, mais : comment le Moi tient-il quand le lien devient un orage permanent ?

X. Elizabeth Taylor et Richard Burton offrent une autre figure du même phénomène : amour incandescent, séparations et retrouvailles, théâtralité, alcool, exposition, passion comme destin. Leur histoire a fasciné parce qu’elle donne à voir une vérité brute : certains couples sont des astres doubles. Ils s’attirent au point de se consumer. Ils se séparent pour survivre et se rejoignent pour ne pas mourir. Là encore, la logique n’est pas seulement romantique : elle est structurelle. Le champ de force maintient l’attraction, mais rend la stabilité presque impossible.

XI. “Rompre l’axe” ne signifie pas forcément “détruire l’autre”. Il arrive que l’axe se rompe sans intention, par saturation. Trop de tension, trop de scène, trop de tiers, trop de variations, trop d’exigences contradictoires. Le sujet fragile — celui qui porte déjà une ancienne fissure — ne parvient plus à assurer la fonction de médiation. Il se protège alors par des solutions extrêmes : retrait, anesthésie, fuite, rage, ou passage à l’acte. Dans les cas les plus graves, la disparition peut apparaître comme une sortie du champ : la seule manière de ne plus être traversé.

XII. Le cœur clinique de ces couples est souvent un malentendu tragique : chacun cherche un abri, mais chacun est aussi le lieu où l’autre se blesse. Chacun veut être aimé, mais chacun impose à l’autre une tâche impossible : réparer l’enfance, garantir l’amour, effacer la peur, contenir la honte, neutraliser l’abandon, sauver du vide. Le lien devient un contrat secret : “sois mon salut”. Et quand le salut échoue, la colère se lève comme preuve que l’amour était vital.

XIII. L’enjeu thérapeutique, dans ces configurations, n’est pas d’abord de “réparer le couple”, mais de rendre à chacun son axe. Retrouver une intériorité non colonisée par le lien. Réintroduire du tiers — non pas un tiers intrusif, mais un tiers séparateur et protecteur. Restaurer une temporalité : apprendre à ne pas répondre immédiatement, à différer la décharge, à quitter la logique du tout-ou-rien. Reposer les frontières : ce qui appartient à l’intime, ce qui appartient au monde, ce qui appartient à la scène.

XIV. Le couple comme champ de force n’est pas en soi pathologique. Il peut être création, intensité, vitalité. Il devient dangereux lorsque l’intensité remplace la structure, lorsque la scène remplace l’intime, lorsque la dépendance remplace le désir, lorsque la fusion remplace la rencontre, et lorsque le désaccord des rythmes rend l’autre invivable. Là, “rompre l’axe” n’est plus une métaphore : c’est un risque. Et le travail clinique consiste alors à produire une issue qui n’exige ni disparition, ni destruction, mais une possibilité plus rare : habiter le lien sans s’y perdre.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

26/02/2026

Dans une pouponnière de Lille, puéricultrices, éducateurs et psys tentent de redonner goût à la vie à des enfants de 0 à 3 ans.

26/02/2026

Quand la mort du père n’est pas un deuil, mais une alerte

I. L’orage clinique : quand “ça ne ressemble pas à un chagrin”

Il arrive qu’une patiente perde son père et que, contre toute attente, ce qui s’annonce ne prenne pas la forme classique du deuil : tristesse reconnaissable, récit cohérent, souvenirs, angoisse “compréhensible”.
À la place : insomnie, sidération, désorganisation, perte de repères, incapacité à assumer le quotidien, larmes qui débordent sans mots. Le sujet paraît hors-sol, comme si le monde interne avait perdu sa charpente.

C’est une zone à haut niveau d’alerte. Non pas au sens d’un danger immédiat seulement, mais au sens d’un phénomène psychique massif : un effondrement de défense.
Là où l’entourage pourrait dire : “c’est le chagrin”, le clinicien entend parfois autre chose : la chute d’un déni, l’abandon forcé d’un système de pensée protecteur, et l’entrée dans une temporalité où l’inconscient prend la parole — non pas en discours, mais en tempête.

Ce type de tableau ne signale pas nécessairement un deuil “trop intense”. Il peut annoncer : “quelque chose, jusqu’ici tenu, ne peut plus être tenu.”

II. La mort comme levée d’un verrou : “je n’ai plus à protéger l’image”

La mort du père peut jouer, dans certains montages psychiques, le rôle d’un déverrouillage.
Tant que le père vit, une part du sujet demeure engagée — parfois à son insu — dans une fonction de protection : protéger l’image du père, protéger la famille, protéger la mère, se protéger elle-même contre ce qu’elle sait sans savoir.

Quand il meurt, une phrase silencieuse s’écrit dans le psychisme :
“Je n’ai plus à protéger.”
Et cette levée de mission peut être vécue non comme une délivrance paisible, mais comme un effondrement : car la protection était aussi un pilier identitaire. On tenait debout en tenant le secret, en tenant le déni, en tenant la façade.

Ce n’est pas que “le secret sort” comme une confession claire.
C’est plutôt que le corps et la vie psychique commencent à dire :
“Je ne peux plus.”

Freud nous a appris que le refoulé ne revient pas d’abord sous forme de récit, mais sous forme de symptôme : trou dans la pensée, angoisse sans objet, larmes sans histoire, débordement du corps, désorganisation. Ce “retour” n’est pas un choix : c’est une poussée.

III. L’effondrement n’est pas la catastrophe : c’est le signal qu’un système de survie cède

Winnicott a une formule précieuse : il existe des effondrements qui n’arrivent pas “pour la première fois”, mais qui sont la réédition d’un effondrement ancien, resté impensable, et jusque-là évité par des défenses.
Quand la défense lâche, le sujet ne “se souvient” pas ; il retombe dans un état.
— la patiente perdue, incapable de porter ses responsabilités, défaite — ressemble à ce moment où le moi, jusque-là soutenu par une architecture défensive, se retrouve sans ses étais.

Et c’est ici que le thérapeute doit tenir une boussole intérieure :

Ne pas surinterpréter trop vite.

Ne pas rassurer de façon prématurée (“ce n’est que le deuil”).

Ne pas paniquer devant la désorganisation.

Ne pas précipiter la parole.

Car cette désorganisation peut être, paradoxalement, une alerte de guérison : la preuve que le psychisme tente enfin de se dégager d’un mensonge vital, d’un gel ancien, d’un pacte de silence.

IV. Quand la parole émerge “en balbutiant” : larmes, trous, phrases inachevées

Dans ces moments-là, la parole n’arrive pas comme un récit.
Elle arrive comme une bouée qui remonte, mais la mer est encore trop agitée.

On observe souvent :

des phrases interrompues

une honte sans contenu

une culpabilité flottante

des contradictions

une perception de danger interne : “si je dis, je détruis.”

C’est précisément la clinique des secrets : le sujet ne sait pas ce qu’il sait, mais il sait qu’il ne faut pas savoir.
Le corps, lui, n’obéit plus.

Lacan rappelait que la vérité ne se dit jamais toute : elle se mi-dit. Ici, elle se mi-dit en larmes, en trous, en sidérations.
Et c’est là que la présence du clinicien devient capitale : non pas comme enquêteur, mais comme tiers de stabilité, garant qu’une vérité peut se dire sans que le monde s’écroule.

V. La posture thérapeutique : contenir l’orage sans le faire taire

Dans une “alerte haute”, votre travail n’est pas de “faire parler” mais de rendre possible.

Contenir sans dramatiser
L’enfant intérieur de la patiente vit parfois la montée du vrai comme un danger de mort psychique. Le thérapeute fait contrepoids : “Nous pouvons rester au bord sans tomber dedans.”

Accueillir l’effondrement comme langage
La désorganisation n’est pas l’échec de la thérapie : elle peut être la première forme de discours possible.

Protéger la temporalité
Ne pas chercher “le secret” comme un objet.
Attendre que le psychisme, à son rythme, transforme le chaos en représentations. Bion parlerait ici de la nécessité de transformer les éléments bruts (angoisses sans forme) en éléments pensables : c’est le travail du contenant.

Nommer le processus, pas le contenu
On peut dire, avec prudence :
“Il se passe quelque chose de très important. Ce n’est pas seulement du chagrin. C’est comme si une partie de vous lâchait une armure.”
Cela aide le moi à ne pas se croire “fou”.

Soutenir le quotidien comme ancre
Sommeil, alimentation, rythmes, liens fiables : pas comme conseils hygiénistes, mais comme points d’amarrage pendant la tempête.

VI. De l’orage au printemps du moi : quand l’effondrement devient remaniement

mon image est juste : un orage qui annonce un printemps.
Mais c’est un printemps qui ne ressemble pas à une renaissance euphorique.
C’est un printemps de dégel : la boue remonte, l’eau déborde, les anciennes racines apparaissent.

Cliniquement, cela peut être le début :

d’une sortie de la loyauté toxique (“je dois protéger”)

d’une récupération du désir (“j’ai le droit de vouloir”)

d’une relecture de l’histoire (“ce que j’appelais normal ne l’était pas”)

d’une différenciation (“ce père n’est plus le pilier sacré”)

Il est fréquent que le sujet ne puisse pas encore dire quoi s’effondre.
Mais il sent que quelque chose s’effondre. Et cette sensation suffit à créer panique, confusion, honte.

Votre tâche chers cliniciens ,est alors de soutenir une position interne :
ce n’est pas une chute vers le vide, c’est une chute des défenses vers la vérité.
Et la vérité, au début, est toujours informe.

VII. Ce que le clinicien peut se répéter pour tenir

“Ce qui déborde n’est pas un caprice : c’est un retour du réel psychique.”

“Je n’ai pas à savoir avant elle.”

“Je n’ai pas à arracher le sens : je dois permettre qu’il advienne.”

“Le calme que je propose est une structure, pas une négation.”

“L’effondrement peut être le premier acte de la guérison.”

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

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