23/01/2026
Vladimir Poutine : l’homme qui doit faire saigner l’autre pour survivre
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
I.— Un sujet archaïque dans un monde moderne
Lire Poutine, c’est accepter de quitter la géopolitique pour entrer dans la clinique.
Pas pour diagnostiquer — mais pour comprendre comment un sujet individuel, placé au sommet d’un État,
peut exporter sa structure psychique sur des millions de vies.
Poutine n’est pas un accident de l’histoire.
C’est une cohérence :
celle d’un enfant façonné par la mort,
d’un homme reconstruit dans l’ombre du KGB,
d’une identité masculine bâtie contre l’humiliation,
d’une organisation paranoïaque narcissique radicale,
et d’une logique archaïque où le sang de l’autre garantit la survie du moi.
II. L’histoire familiale : naître au milieu des morts
Il faut repartir d’ici.
Poutine naît dans une Leningrad ravagée.
Avant lui, deux frères sont morts : l’un de maladie, l’autre de famine.
Sa mère a survécu au siège, déjà presque morte elle-même.
Le père, blessé, muré dans le silence.
Le quartier : pauvreté, alcool, violence, humiliation.
Il naît littéralement à la place du mort.
La famille porte le deuil comme une seconde peau,
et l’enfant devient le dépôt vivant des disparus.
Ce type de naissance produit une structure que la clinique connaît bien :
un enfant chargé de réparer, de survivre, de tenir debout ce qui s’est effondré.
Cet enfant-là ne peut pas échouer.
Car échouer, c’est mourir — encore.
III. La honte comme identité
L’enfance de Poutine est marquée par la honte :
honte sociale,
honte de la pauvreté,
honte de la faiblesse,
honte d’être “petit”,
honte d’être “personne”.
Il grandit dans un monde où on survit en étant plus dur que les autres.
Très tôt, il frappe, il répond, il refuse de perdre.
Sa mère dit :
« Il ne supportait jamais d’être battu. »
C’est ici que se forme la matrice :
Perdre = être effacé.
Être effacé = rejoindre les morts.
La honte devient un volcan interne,
et tout son destin sera une lutte pour la neutraliser.
IV. KGB : seconde naissance dans l’ombre
Le KGB n’est pas une institution pour Poutine.
C’est une renaissance.
Le KGB lui offre :
un uniforme pour effacer la honte,
une mission pour remplacer la pauvreté,
la maîtrise pour étouffer la peur,
la surveillance pour éviter l’humiliation,
un monde où la méfiance n’est plus un défaut mais une vertu.
L’homme blessé devient un homme qui ne sera plus jamais vulnérable.
Il apprend à voir sans être vu,
à prévenir l’autre,
à frapper sans laisser de trace,
à ne jamais montrer l’affect.
Ce n’est pas une formation :
c’est une transformation de structure.
V. Masculinité paranoïaque : la force comme peau
La virilité de Poutine n’est pas triomphante.
Elle est thérapeutique.
Le torse nu, les chevaux, les fusils, les combats :
ce n’est pas de la force.
C’est une anti-faiblesse.
Il fabrique une masculinité rigide, glacée, conquérante,
qui sert de peau psychique pour ne pas retrouver l’enfant humilié.
Sa masculinité n’est pas séductrice :
elle est défensive.
Elle protège un vide, une angoisse, un gouffre.
VI. Le pouvoir : oxygène narcissique
Poutine ne peut pas transmettre le pouvoir.
Il ne peut pas le partager.
Il ne peut pas se retirer.
Parce que le pouvoir est sa prothèse identitaire.
S’il perd le pouvoir :
il perd sa valeur,
il perd sa virilité,
il perd son statut,
il retombe dans la honte,
il revit l’effacement de ses frères,
il s’écroule.
Le pouvoir n’est pas une fonction.
C’est une transfusion quotidienne.
VII. Les pères de sang : Ivan IV, Staline, Andropov
Poutine se fabrique une généalogie mythique :
Ivan le Terrible
La terreur comme ciment de l’État.
Staline
Le père immortel, vertical, purificateur.
Youri Andropov
Le KGB comme matrice totale.
Ces “pères” le rassurent :
ils prouvent que la violence est un mode possible de stabilité.
Poutine ne veut pas être leur héritier.
Il veut être leur nouvelle version,
plus lisse, plus moderne, plus efficace.
VIII. La guerre : scène interne, pas stratégie
Poutine ne fait pas la guerre pour étendre la Russie.
Il la fait pour se maintenir lui-même.
La guerre :
structure son narcissisme,
le protège du vide,
réactive l’héroïsme,
lui fournit un ennemi,
rassure son identité virile,
lui permet de ne pas sentir la honte.
La paix serait une chute.
La paix serait un effondrement.
La guerre est sa respiration.
IX. Encadré clinique — Structure paranoïaque pure vs Organisation paranoïaque narcissique
Structure paranoïaque pure (psychotique)
délire de persécution
perte du jugement de réalité
certitude absolue
monde interprété comme hostile
Organisation paranoïaque narcissique (non psychotique)
pas de délire
pensée rigide, hostile
méfiance intégrale
besoin d’ennemis
domination froide
contrôle total
l’autre est un danger à neutraliser
Position clinique de Poutine
Poutine n’est pas psychotique.
Il n’est pas délirant.
Il est parfaitement raccord avec le réel,
mais dans un réel filtré par une hostilité structurelle.
Il relève d’une :
Organisation paranoïaque narcissique extrême
— cohérente, glacée, meurtrière.
X. L’homme qui doit faire saigner l’autre pour survivre
(Version clinique intégrée)
Dans ce type de structure, l’équilibre interne ne se maintient pas par l’amour,
ni par le lien,
ni par la reconnaissance.
Il se maintient par la domination,
par l’humiliation de l’autre,
par l’effusion de sang,
réelle ou symbolique.
Il y a des sujets qui vivent en eux-mêmes.
D’autres qui survivent malgré eux.
Et puis ceux pour qui la survie exige une chose terrible :
faire saigner l’autre pour ne pas s’effondrer soi-même.
Poutine appartient à cette catégorie clinique rare et effrayante :
l’ennemi n’est pas un rival géopolitique,
mais un stimulant narcissique.
La violence n’est pas un outil :
c’est un traitement interne.
Le sang n’est pas un accident :
c’est une régulation psychique.
Ce n’est pas un tyran rationnel.
C’est un organisme narcissique qui saigne pour respirer.
XI. Pourquoi l’Occident ne comprend pas ?
Parce que l’Occident pense :
contrat,
droit,
futur,
paix,
autonomie du sujet.
Poutine pense :
gémellité archaïque avec le passé,
honte,
restauration impériale,
survie,
sang.
L’Occident vit au XXIᵉ siècle.
Poutine vit dans un XVIIᵉ réanimé par la technologie.
Conclusion — Un sujet archaïque, un système moderne
Poutine n’est pas une énigme.
Il est une continuité :
celle d’un enfant né dans les ruines,
qui s’est reconstruit dans l’ombre,
et qui doit écraser pour ne pas tomber.
Tant que l’Occident se refuse à lire sa structure,
il prendra Poutine pour un homme politique.
Alors qu’il est :
**un narcissisme paranoïaque devenu système d’État,
et qui doit faire saigner l’autre pour survivre.**