13/03/2026
Travailler aujourd’hui dans un service de santé mentale, dans un contexte où l’État se délite et où les dispositifs de subsidiation se retirent, confronte le clinicien à un réel qu’aucun cadre théorique ne permet d’absorber complètement.
Ce réel, ce n’est pas seulement celui de la souffrance psychique des patients mais celui d’une violence sociale qui s’exerce sans médiation symbolique suffisante.
Lorsque nous ne pouvons plus recourir à un service d’interprétation, ce n’est pas simplement un outil qui manque. C’est la possibilité même pour un sujet de faire exister sa parole qui est compromise. Or, sans parole, il n’y a pas de demande et sans demande, il n’y a plus de clinique possible, seulement de la gestion humaine.
On demande au psy de répondre à ce qui relève d’un autre discours que le sien : celui d’un État qui, sous couvert de rationalisation, produit de l’exclusion et du silence.
Face à cela, l’acte analytique ne consiste ni à réparer l’injustice sociale, ni à s’y substituer, mais à maintenir coûte que coûte un lieu où le sujet n’est pas réduit à sa précarité.
Se coltiner la misère du monde, ce n’est pas la prendre sur soi ni s’y identifier. C’est consentir à en être le témoin, sans céder sur ce qui fait la spécificité de notre pratique : soutenir l’émergence d’un dire là même où tout concourt à le faire taire.
Travailler aujourd’hui dans un service de santé mentale en Belgique implique de faire face à des conditions de plus en plus précaires tant pour les patients que pour les équipes. L’absence prolongée de gouvernement bruxellois de plein exercice, la diminution ou l’incertitude des subsides ainsi que la suppression ou la restriction de dispositifs essentiels tels que les services d’interprétation ont des conséquences directes et profondes sur notre pratique clinique.
Ces difficultés ne relèvent pas uniquement de contraintes organisationnelles. Elles touchent au cœur même de notre travail : offrir un lieu où une parole singulière peut advenir, se déployer et être reconnue. Or, lorsque les conditions symboliques de cette parole sont attaquées, c’est l’ensemble du dispositif de soin en santé mentale qui se trouve fragilisé.
Dans notre clinique quotidienne, nous rencontrons des patients dont la souffrance psychique est indissociable de la violence sociale et institutionnelle à laquelle ils sont confrontés. Il s’agit de personnes précarisées, parfois migrantes, parfois sans emploi ou menacées de le perdre, sommées de répondre à des exigences administratives incompatibles avec leur réalité subjective et familiale. Certains ont perdu leur travail non par désengagement mais parce qu’ils ont dû faire face à une situation de vie telle que la maladie grave d’un enfant alors qu’ils sont « parent solo » sans pour autant avoir de la famille autour d’eux. Cette perte est alors redoublée par une mise à l’écart sociale, vécue comme une faute ou un échec personnel.
La réduction de l’accès aux services d’interprétation constitue également un point particulièrement critique. Sans langue commune, il n’y a pas seulement une difficulté de communication : il y a une atteinte à la possibilité même pour le sujet de dire ce qui le traverse. La souffrance psychique ne se laisse pas réduire à des symptômes objectivables, elle suppose un espace où le patient peut mettre des mots sur ce qu’il vit, dans sa propre langue, avec ses signifiants. Priver un patient de cette possibilité revient à le confronter à un réel brut, sans médiation, qui ne peut que renforcer l’angoisse, le sentiment d’exclusion et parfois le passage à l’acte.
D’un point de vue clinique, nous observons que ces carences institutionnelles produisent un effet de silence. Le patient ne se sent plus autorisé à parler ou il ne trouve plus à qui adresser sa plainte. Il est alors réduit à un statut administratif, à un dossier, à une charge financière plutôt qu’accueilli comme un sujet singulier. Cette logique est particulièrement délétère en santé mentale où le soin ne peut se concevoir sans une reconnaissance minimale de la subjectivité.
Le clinicien, quant à lui, se trouve pris dans une tension croissante. Il est sommé de répondre à des situations de détresse extrême avec des moyens toujours plus réduits tout en restant garant d’une éthique du soin qui ne se confond ni avec la gestion de la misère sociale, ni avec le contrôle des conduites.
Notre travail ne consiste pas à “résoudre” la précarité, ni à compenser les manquements des politiques publiques mais à maintenir un espace où la parole peut faire limite à l’effraction du réel.
Cette position est exigeante. Elle implique de soutenir une clinique du cas par cas là où les logiques actuelles tendent à l’uniformisation, à l’évaluation chiffrée et à la rentabilité immédiate. Elle implique aussi de résister à une réduction du soin psychique à une simple adaptation du sujet à des conditions de vie parfois objectivement invivables.
À ces difficultés s’ajoute la saturation quasi généralisée des hôpitaux psychiatriques. Les lits sont rares, les délais d’attente s’allongent, et les services hospitaliers ne peuvent souvent répondre qu’à des situations d’urgence extrême, au détriment d’un travail de prévention et de continuité des soins ne permettant pas à certaine famille de garder un équilibre serein. De nombreuses situations de grande détresse psychique, pourtant à haut risque de décompensation, ne trouvent plus de relais du côté de l’hospitalier et sont renvoyées vers les services ambulatoires quand ils y trouvent de la place, sans que ceux-ci ne disposent pour autant de moyens supplémentaires nécessaires, sans parler du manque de (pedo)psychiatres.
Des dispositifs de psychologie de première ligne ont été mis en place par le gouvernement précédent. Bien qu’essentiels et complémentaires, ils ne peuvent accueillir les mêmes demandes que nous recevons en service de santé mentale.
Les situations de précarité extrême, de cumul de vulnérabilités psychiques, sociales, administratives et familiales nécessitent un travail clinique qui ne peut se réduire à un nombre limité de séances ou à une prise en charge strictement individuelle.
Ces situations exigent un travail en réseau soutenu, une articulation constante avec d’autres intervenants (des assistants sociaux, des services d’aide à la jeunesse, des structures d’hébergement, des écoles, des médecins, des psychiatres et pédopsychiatres…) ainsi qu’un temps clinique compatible avec la complexité des parcours de vie rencontrés.
C’est précisément là que réside la spécificité des services de santé mentale. Ceux-ci occupent, entre autres, une place intermédiaire et indispensable entre l’hôpital psychiatrique et la première ligne. Ils permettent d’accueillir des patients pour lesquels la souffrance psychique et le soin ne peuvent être pensés sans un ancrage institutionnel solide et un travail de coordination.
Le cadre du service de santé mentale offre la possibilité de soutenir une clinique du long terme, attentive à la singularité du sujet, tout en tenant compte de son inscription dans un environnement social souvent fragilisé.
Affaiblir les services de santé mentale que ce soit par une réduction des subsides ou par une limitation de leurs outils de travail, revient dès lors à créer un vide dans le dispositif global de soins. Ce vide ne peut être comblé ni par l’hôpital, déjà saturé, ni par la première ligne dont la mission et les moyens ne sont pas ajustés à ce type de demandes. Les services de santé mentale jouent ainsi un rôle essentiel de contenance clinique et institutionnelle, sans lequel nombre de situations risquent d’évoluer vers des crises aiguës plus coûteuses humainement et socialement.
Soutenir les services de santé mentale, ce n’est donc pas seulement garantir leur survie financière. C’est reconnaître que leur fonction est essentielle dans un contexte social marqué par l’exclusion, la précarisation et la fragmentation du lien social. C’est affirmer que la santé mentale ne peut être pensée indépendamment des conditions symboliques, sociales et politiques qui rendent possible l’émergence d’une parole.
Il est important de préserver et renforcer les moyens nécessaires à un travail clinique digne de ce nom. Sans ces moyens, le risque est grand de voir se multiplier des situations de souffrance non traitée, de rupture du lien social et de désaffiliation dont le coût humain et sociétal sera, à terme, bien supérieur aux économies réalisées.