15/03/2026
Une très belle explication de l'Alzheimer avec des mots tendres 😇
Et moi c'est la bouteille qui déborde 😌 ouf ca me rassure 😁
La bouteille
Ce matin, j’ai compris que les philosophes auraient dû travailler en psychogériatrie.
Ils auraient gagné du temps.
Parce qu’ici, chez Mme Rose, on résout les grandes questions de l’existence entre une tartine trop grillée et une télécommande disparue.
Quand j’arrive, elle m’accueille avec un sourire magnifique et la question du jour.
«Vous travaillez ici ? »
Je réponds oui.
Cinq minutes plus t**d :
« Vous travaillez ici ? »
Je réponds oui.
Cinq minutes encore plus t**d :
« Vous travaillez ici ? »
À ce moment-là, mon cerveau d’infirmière fait un petit débat intérieur.
Option A : expliquer que oui, encore, toujours, depuis vingt minutes.
Option B : répondre comme si c’était la première fois.
Je choisis l’option B. Parce qu’en vrai… pour elle, c’est la première fois.
Il y a quelques jours, je suis tombée sur une vidéo sur TikTok. Une petite démonstration toute simple avec une bouteille d’eau.
La mémoire, c’est la bouteille.
Quand on est en santé, le bouchon est ouvert. On peut verser de l’eau. Des souvenirs, des informations, le code du micro-ondes, l’endroit où on a mis ses lunettes.
Et puis un jour, la maladie arrive.
Et quelqu’un visse doucement le bouchon.
Pas méchamment. Pas bruyamment. Juste… clic.
L’eau déjà dans la bouteille reste là. Les souvenirs d’enfance, les chansons de jeunesse, le nom du chien en 1972.
Mais pour le reste… on peut verser tant qu’on veut.
Ça ne rentre plus.
Alors dire à quelqu’un :
« Je te l’ai déjà dit. »
C’est comme essayer de remplir une bouteille fermée.
Ça ne marche pas.
Et en plus… ça éclabousse.
La personne se sent coupable. L’aidant se sent fatigué. Et tout le monde finit mouillé d’un petit mélange de tristesse et d’impatience.
Mais avec la maladie, il se passe aussi autre chose.
La bouteille ne se contente pas de se fermer.
Elle se perce.
Au début, de tout petits trous.
Presque invisibles.
Par là, l’eau commence à s’échapper. D’abord les souvenirs les plus récents.
Ce qu’on a mangé hier.
Le nom de l’infirmière.
Le fait que quelqu’un vient de répondre à la question.
Puis, doucement, d’autres trous apparaissent.
Et l’eau continue de partir… en remontant le temps.
Les rendez-vous.
Les visages nouveaux.
Les petites choses du quotidien.
Et pourtant, tout ne disparaît pas.
Il reste souvent, tout au fond de la bouteille, quelque chose de très particulier.
La mémoire émotionnelle.
Mme Rose ne sait pas toujours qui je suis.
Mais quand j’arrive, elle me regarde et dit parfois :
« Ah… vous, je vous aime bien.»
Quand je lui demande pourquoi.
Elle réfléchit.
Longtemps.
Puis elle hausse les épaules.
« Je ne sais pas… mais je le sens. »
Alors maintenant, quand elle me demande pour la quatrième fois si je travaille ici, je réponds :
« Oui madame. Je suis l’infirmière. »
Elle me regarde, soulagée.
« Ah bon. Tant mieux. Parce que j’aurais eu besoin d’une infirmière. »
Elle ajoute :
« Vous savez… j’oublie beaucoup de choses. »
Je souris.
« Moi aussi, madame Rose. »
Elle me regarde, très sérieuse.
« Oui mais vous, ça se voit moins. »
Et là, j’ai pensé à la bouteille.
La sienne est fermée.
La mienne déborde parfois un peu.
Mais finalement, on est deux humains dans la même cuisine, avec du café trop chaud et des tartines trop grillées.
Et ce matin-là, j’ai compris un truc important.
La mémoire, c’est peut-être une bouteille.
Mais la tendresse, elle… n’a pas de bouchon.