20/12/2025
« Combien de temps suis-je prêt à souffrir pour éviter de ressentir ? »
Quand cette question m’est venue, je ne l’ai pas trouvée brillante. Je l’ai trouvée inconfortable. Presque intrusive. Pas parce qu’elle est violente, mais parce qu’elle oblige à regarder là où l’on passe le plus clair de son temps à détourner les yeux : notre rapport à la douleur émotionnelle et à tout ce que nous faisons pour ne pas la traverser.
Sur le moment, on pourrait croire que la souffrance est inévitable, qu’elle fait partie de la vie, qu’il faut “faire avec”. Mais en y regardant de plus près, une autre vérité apparaît, beaucoup moins rassurante : une grande partie de la souffrance que nous portons n’est pas liée à ce que nous ressentons, mais à tout ce que nous faisons pour ne pas ressentir. À tout ce que nous fuyons, contrôlons, rationalisons, anesthésions sous des discours de maturité, de spiritualité ou de force intérieure.
Très tôt, on apprend qu’il faut tenir. Qu’il faut comprendre plutôt que ressentir. Expliquer plutôt que pleurer. Se maîtriser plutôt que trembler. Alors on empile des couches de contrôle, on apprend à être fonctionnel, cohérent, solide en apparence. On appelle ça grandir. Mais intérieurement, quelque chose se contracte. Les émotions n’expriment plus leur rôle naturel d’information, elles deviennent des menaces à contenir. Et plus on les évite, plus elles s’accumulent.
Ce que peu de gens osent reconnaître, c’est que ressentir fait moins peur que perdre l’illusion de contrôle. Ressentir, c’est accepter de ne plus diriger le scénario, de ne plus décider à l’avance de ce qui est acceptable ou non à l’intérieur de soi. C’est accepter de rencontrer une tristesse sans savoir combien de temps elle restera, une colère sans être certain de ce qu’elle va révéler, une peur sans pouvoir immédiatement la rassurer. Alors on préfère souffrir doucement, longtemps, silencieusement, plutôt que de ressentir pleinement, brièvement, intensément.
La souffrance devient alors une forme de compromis. Elle est connue, prévisible, presque familière. On sait comment vivre avec elle. On adapte ses choix, ses relations, ses limites autour d’elle. On s’organise. Ressentir, au contraire, oblige à réorganiser. À revoir certaines décisions, à reconnaître des vérités inconfortables, à admettre que ce que l’on appelait “tenir” était parfois une manière élégante de s’abandonner soi-même.
Cette question révèle aussi pourquoi tant de personnes se disent fatiguées sans raison apparente, pourquoi le corps finit par parler quand les mots sont retenus, pourquoi certaines relations deviennent lourdes sans conflit ouvert. Ce n’est pas l’émotion qui épuise, c’est la tension constante nécessaire pour la contenir. Ce n’est pas la douleur qui détruit, c’est le refus de la laisser traverser.
Ressentir ne signifie pas se noyer. Cela signifie cesser de lutter contre ce qui est déjà là. La douleur accueillie avec présence devient un passage. La douleur évitée devient une installation. Et souvent, ce que l’on appelle guérison n’est rien d’autre que la capacité retrouvée à ressentir sans se juger, sans se condamner, sans chercher immédiatement à réparer ou à comprendre.
Cette question m’a obligé à être honnête avec moi-même. À regarder combien de situations j’ai prolongées, combien d’émotions j’ai mises sous silence, combien de souffrance j’ai acceptée par peur de ce que je ressentirais si je m’autorisais enfin à ouvrir. Et elle m’a confronté à une évidence simple mais dérangeante : on ne souffre jamais “par hasard” aussi longtemps. On souffre aussi parce qu’à un certain niveau, cela nous semble plus sûr que de ressentir pleinement.
Alors prends ce temps. Pas pour te juger, mais pour t’écouter vraiment. Combien de temps es-tu prêt à continuer à souffrir pour éviter de ressentir ce qui demande à être traversé ? Et surtout, qu’est-ce que cette réponse dit de la relation que tu entretiens avec toi-même, avec ton corps, avec ta vérité intérieure ?
CÉDRIC JARDEL