11/04/2026
Elle regarda sa fille brĂ»ler. Puis elle passa vingt-cinq ans Ă faire en sorte que ce soient les juges qui soient rappelĂ©s comme des criminels. Elle sâappelait Isabelle RomĂ©e, et elle ne sâarrĂȘta jamais.
Le 30 mai 1431, Jeanne dâArc fut brĂ»lĂ©e vive sur le bĂ»cher sur la place du marchĂ© de Rouen. Elle avait dix-neuf ans. Lâaccusation Ă©tait lâhĂ©rĂ©sie. Le procĂšs qui la condamna avait Ă©tĂ© conduit par lâĂ©vĂȘque Pierre Cauchon, un homme qui avait des raisons politiques de la vouloir morte, devant un tribunal rempli de ses alliĂ©s.
Jeanne avait demandĂ© Ă plusieurs reprises Ă faire appel au pape. Sa demande fut refusĂ©e. Elle ne bĂ©nĂ©ficia pas dâune dĂ©fense lĂ©gale adĂ©quate. Le verdict nâa jamais Ă©tĂ© en doute.
Isabelle RomĂ©e Ă©tait lâĂ©pouse dâun paysan dâun petit village de Lorraine. Elle avait appris Ă sa fille Ă filer, Ă prier, Ă tenir une maison. Elle avait cinq enfants. Lorsque Jeanne, adolescente, commença Ă entendre des voix et annonça vouloir mener les armĂ©es de France, Isabelle tenta de lâen empĂȘcher, allant mĂȘme jusquâĂ arranger un mariage pour la garder Ă la maison. Cela ne fonctionna pas. Jeanne partit quand mĂȘme.
Ce quâIsabelle pensa en observant les Ă©vĂ©nements des annĂ©es suivantes ne nous est pas entiĂšrement parvenu. Ce qui nous est parvenu, câest ce quâelle fit ensuite.
Le pĂšre de Jeanne, Jacques, serait mort de chagrin dans les mois suivant lâexĂ©cution. Isabelle, elle, ne mourut pas de douleur. Elle sâinstalla Ă OrlĂ©ans en 1440, oĂč la ville lui accorda une pension en reconnaissance de ce que sa fille avait accompli en libĂ©rant le siĂšge anglais onze ans plus tĂŽt. Et elle se mit au travail.
Dâabord en silence, puis avec une urgence croissante, elle commença Ă rassembler des preuves. Elle recueillit des tĂ©moignages de prĂȘtres, de voisins, dâamis dâenfance, de soldats et de toute personne ayant connu Jeanne ou assistĂ© Ă son procĂšs. Elle voyagea. Elle Ă©crivit des lettres. Elle adressa des suppliques Ă Rome.
LâĂglise qui avait brĂ»lĂ© sa fille Ă©tait la seule institution ayant lâautoritĂ© de rĂ©habiliter son nom. Isabelle le savait, et elle poursuivit malgrĂ© tout. Elle prĂ©senta une requĂȘte au pape Nicolas V. Lorsquâil nâagit pas, elle continua. Lorsque le pape Calixte III m***a sur le trĂŽne, elle prĂ©senta Ă nouveau sa demande. Cette fois, avec le soutien du grand inquisiteur de France, Jean BrĂ©hal, qui avait construit son dossier juridique pendant des annĂ©es, les choses commencĂšrent Ă avancer.
Des hommes puissants lui conseillĂšrent dâabandonner. Un haut prĂ©lat lui dit en 1455 de renoncer Ă sa cause. Elle lâignora.
Le 7 novembre 1455, Isabelle RomĂ©e se rendit Ă Paris. Elle avait entre soixante-cinq et soixante-dix ans. Elle entra dans la cathĂ©drale Notre-Dame, remplie de centaines de personnes qui avaient entendu dire quâune mĂšre cherchait Ă dĂ©fendre la cause dâune fille morte depuis vingt-quatre ans. Elle rem***a la nef jusquâaux commissaires pontificaux. Elle se jeta Ă leurs pieds, leva le rescrit papal autorisant lâenquĂȘte et pleura. Puis elle prononça son discours.
Elle lâavait prĂ©parĂ© avec soin. Il commençait par les mots qui lâavaient portĂ©e pendant vingt-cinq ans :
« Jâavais une fille nĂ©e dâun mariage lĂ©gitime, que jâavais dĂ»ment pourvue des sacrements du baptĂȘme et de la confirmation et Ă©levĂ©e dans la crainte de Dieu et le respect de la tradition de lâĂglise. Elle ne pensa, ne dit ni ne fit jamais rien contre la foi. Certains ennemis la firent juger par un tribunal religieux.
MalgrĂ© ses dĂ©nĂ©gations et ses appels, tant tacites quâexprimĂ©s, et sans aucune aide pour sa dĂ©fense, elle fut soumise Ă un procĂšs perfide, violent, inique et pĂ©cheur. Les juges la condamnĂšrent faussement, injustement et criminellement, et la mirent Ă mort de maniĂšre cruelle par le feu. »
Elle conclut par quatre mots : Je demande sa réhabilitation.
Le tribunal fut visiblement ému. Les chroniques racontent que beaucoup de ceux présents se joignirent à voix haute à la supplique, comme si un seul grand cri de justice jaillissait de toute la foule.
Le procÚs qui suivit dura des mois. Plus de cent témoins furent appelés.
Beaucoup des hommes qui avaient participĂ© au procĂšs de condamnation de 1431 affirmĂšrent alors ne plus se souvenir des dĂ©tails. Les preuves de corruption judiciaire, de manipulation politique, de fraude procĂ©durale et de cruautĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e furent exposĂ©es en dĂ©tail. La cour conclut que le procĂšs initial avait Ă©tĂ© menĂ© de mauvaise foi, que les accusations Ă©taient frauduleuses, que Jeanne avait Ă©tĂ© privĂ©e de ses droits fondamentaux Ă la dĂ©fense et que le verdict avait Ă©tĂ© guidĂ© par une vengeance personnelle et politique plutĂŽt que par une vĂ©ritable constatation dâhĂ©rĂ©sie.
Le 7 juillet 1456, la condamnation fut dĂ©clarĂ©e nulle et sans effet. Jeanne dâArc fut officiellement rĂ©habilitĂ©e. Les juges de 1431 furent dĂ©signĂ©s comme ayant agi de maniĂšre criminelle.
Isabelle Ă©tait prĂ©sente pour le verdict. Elle Ă©tait encore lĂ trois semaines plus t**d lorsque la ville dâOrlĂ©ans organisa un banquet pour cĂ©lĂ©brer.
Elle avait passĂ© la majeure partie des vingt-cinq annĂ©es intermĂ©diaires Ă lutter pour ce moment. LâarchevĂȘque qui lui avait dit dâabandonner lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente faisait partie de ceux qui durent accepter lâissue.
Isabelle RomĂ©e mourut le 28 novembre 1458, deux ans aprĂšs que le nom de sa fille fut rĂ©habilitĂ©. Elle ne sâĂ©tait jamais accordĂ© de repos tant que cela nâavait pas Ă©tĂ© accompli. Le nom de famille RomĂ©e, selon certains historiens, lui aurait Ă©tĂ© donnĂ© aprĂšs un pĂšlerinage Ă Rome quâelle fit dans sa jeunesse, Ă pied, Ă travers m***agnes et terres de brigands, pour des raisons aujourdâhui inconnues.
Jeanne dâArc fut canonisĂ©e comme sainte par lâĂglise catholique en 1920.
Le chemin vers cette reconnaissance passa directement par le travail que sa mÚre accomplit, témoignage aprÚs témoignage, lettre aprÚs lettre, supplication aprÚs supplication, pendant vingt-cinq ans aprÚs que le feu se soit éteint.
Via Anne-Marie Amy Piccot