12/04/2026
Négocier avec ses ombres : du conflit intérieur au geste de changement
Hier soir, j’ai pu assister avec grand intérêt à la (trop courte) conférence de Michel Duquesnoy, docteur en anthropologie, chamanologue résident au Chili, et fin spécilialiste de la chamanerie d’Amérique centrale. Son approche et ses recherches sur le sujet ont permis, sinon de définir ce que fait le chaman, d’en expliciter les missions, la place et, surtout de distinguer le véritables chamanes, ces artistes de l’âme et du « monde magique », des professionnels du champ du développement personnel New Age 2.0
Certains aspects de la conférence sur le travail psychique, travail qui peut opérer chez les personnes consultant, m’a inspiré quelques réflexions à poser sur le papier. Alors, qu’il me soit permis de les partager ici mais aussi d’utiliser l’analogie assimilant – hâtivement, sans doute- les entités du monde invisible (avec lesquelles le chamane va collaborer ou lutter), et les « entités » psychiques convoquées dans le travail psychothérapeutique.
Pour donner sens à la crise d’existence qu’une personne rencontre — cette guerre intestine dont elle ne peut se défaire, cette crise d’opposition en elle, ou au sein d’un système — , elle entame un travail pour sortir du chaos et de la béance de sens qui fait crise. Car cette crise naît d’un défaut de signification. Le thérapeute aide ainsi à ce que la personne puisse comprendre ce que le symptôme signifie… ce qu’il symbolise.
L’aboutissement de la symbolisation est une façon de « ré-enchanter le monde » (pour reprendre les termes de Michel Duquesnoy), ou du moins de ré-enchanter la réalité subjective et immédiate sur laquelle la personne s’est cognée.
Ce ré-enchantement consiste en une réunification et un rééquilibrage des fragments — croyances, éprouvés, condensés émotionnels jusque-là tenus au silence, énergies censurées, complexes psychiques tels que l’enfant intérieur, les imagos parentales, les représentations du masculin ou du féminin… Ce sont elles les entités psychiques. Autant d’éléments mal agglomérés ou non reconnus de ce qui se sont incorporés, et qui sont réveillés par et au travers de la réalité subjective et immédiate. Si le travail du chamane consiste à remettre de l'équilibre entre le monde visible et le monde invisible en négociant ou en luttant avec les entités du monde magique reconnue par une société donnée, le travail thérapeutique, lui, procède d'une certaines façon avec des similitudes (entre le visible du quotidien et l'imaginaire du patient).
Le « ré-enchantement » est alors la condition, par le signifiant, par la reconstruction — une forme de remythification (R. Neuburger) — pour sortir de la crise et aller vers une autonomie psychique.
Dans une perspective jungienne, on pourrait dire qu’il s’agit là d’un mouvement d’individuation : non pas supprimer les fragments, mais les reconnaître, les relier, et leur donner une place dans une totalité plus vivante.
Mais ce processus n’est pas neutre. Si les entités ont été convoquées, elles réclament aussi reconnaissance. Notamment l’entité revencharde, l'entité amère, blessée, celle «qui en veut », celle qui ne pardonne pas, parfois celle du senex (qui s'appuie sur le commandements moraux), ou encore celle de l'enfant blessé (qui a besoin d'un soin). Chacune des entités a besoin, au sortir du processus, d’un tribut pour avoir été contactée, et pour lui signifier qu’elle a été entendue.
Il s’agit de considérer ce que l’on accepte de garder ou non après s’y être connecté. Le tribut reconnaît l’entité et s’impose, à la psyché, comme un engagement. Pour en arriver là, il faut passer par une forme de saine lutte. Un dialogue parfois musclé entre les entités évoquées plus haut. Il n’est pas souhaitable que cela s’achève par un anéantissement de l’entité. Il s’agit plutôt d’un apaisement, d’un rééquilibrage entre alliés opposants — intermittents dans leurs actions.
L’autonomie et le confort psychique poursuivis appellent à l’élaboration d’un axe médiant, capable d’organiser et de contenir la mobilisation de ces entités / fragments / complexes, avec pertinence et justesse. Le Moi se régule.
Mais cet axe médiant ne peut être fiable — ni même envisageable — si les entités en souffrance ou en lutte n’ont pu achever leur mission, n’ont pu être entendues avec ce qu’elles souhaitent adresser. Reconnaître leur mission, c’est leur conférer une valeur. C’est retravailler la valence des entités entre elles, ainsi que ce que leurs rencontres — courtoises ou brutales — ont provoqué.
En somme, si nous restons aveugles ou sourds à ces entités, nous accumulons une dette vis-à-vis des entités oubliées, non reconnues, malmenées, et mal réveillées — "de mauvais poil" — par ce qui, dans la réalité subjective immédiate, est venu les réactiver.
Gardons peut-être en tête que le travail thérapeutique est un champ politique intérieur. Pourquoi dis-je politique ? Parce qu’il s’agit bel et bien de pouvoir en réalité : un pouvoir à conquérir, à retrouver, à lâcher, à recouvrer, à rendre ou à distribuer entre les entités. Un peu comme ce qui se fait en constellation archétypale.
Ce travail dans le champ politique passe parfois par une forme de «campagne électorale » — consciente ou non — par des malversations (avec des croyances limitantes), des stratégies de défense, des impasses thérapeutiques, des phénomènes transférentiels inélaborés et résistants… presque comme dans House of Cards.
Cette bagarre politique — puisqu’il s’agit de pouvoir intérieur — va tantôt imposer une reconfiguration morphologique du symptôme, de la crise (comme dans certaines approches comportementales où l’on apprend à lâcher une conduite, à supprimer un comportement), tantôt œuvrer à une restructuration plus profonde de sa propre vision de soi, de l’autre, de sa famille, de ses croyances et du monde.
Et dans ces processus de restructuration, notamment lorsque la souffrance a été causée par un tiers, il sera, à un moment donné, question de pardon — nommé tel quel ou non. Pardon à soi ou à autrui.
Le tribut dont nous parlions plus haut est un don. Un don qui vient de notre part. Ainsi, le par-don s’inscrit dans une démarche où, en donnant quelque chose — en lâchant quelque chose que l’on retenait et qui a(vait) de la valeur pour nous — on rend à l’une des parts de nous-mêmes, à ces entités intérieures, à ces fragments enfin entendus et recousus, ce qui leur est dû.
En somme, ce que l’on accepte de payer pour avancer, pour changer, pour continuer le processus d’individuation.