23/03/2026
Un peu long à lire mais interpellant (surtout par rapport à la situation mondiale actuelle....)
La guerre contre le cash.
La Suède vient de faire volte-face. Pionnière mondiale de la société sans argent liquide, elle oblige désormais ses supermarchés et pharmacies à accepter les espèces, et demande à ses banques de rouvrir les dépôts en cash. Ce revirement n'est pas anodin. Il nous dit quelque chose d'essentiel sur ce que nous avons accepté de perdre, souvent sans même nous en rendre compte.
1. Une disparition qui ne doit rien au hasard.
L'argent liquide ne disparaît pas parce que les gens ne veulent plus s'en servir. Il disparaît parce que des acteurs très puissants ont intérêt à ce qu'il disparaisse.
Premier acteur : les banques. Chaque paiement par carte ou application génère des frais de transaction. Supprimez le cash, et chaque euro dépensé dans le pays devient une source de revenus pour le secteur financier. En prime, les banques économisent sur la gestion physique des billets : le transport, la sécurité, le comptage. Et elles captent, transaction par transaction, des données sur vos habitudes de consommation.
Deuxième acteur : les géants du numérique. Visa, Mastercard, Apple Pay, PayPal, le paiement par carte ou sans contact est leur marché. Chaque achat dématérialisé est une commission prise au commerçant mais également une donnée commercialisable, revendue à des annonceurs, intégrée dans des profils comportementaux de plus en plus précis.
Troisième acteur : les États. La traçabilité totale des paiements permet un contrôle fiscal bien plus efficace. L'argument est recevable sur le terrain de la lutte contre la fraude. Mais il ouvre une porte bien plus large : celle du contrôle de la dépense de chaque citoyen, en temps réel.
Ces trois acteurs ne se sont pas concertés dans une arrière-salle. Mais leurs intérêts convergent vers le même résultat : un monde où vous ne pouvez plus payer sans laisser une trace.
2. Comment on vous a poussés à abandonner le cash.
La disparition du cash ne s'est pas faite par décret. Elle s'est faite par épuisement.
Les distributeurs automatiques de billets ferment, d'abord dans les zones rurales, ensuite dans les quartiers populaires des villes. En Belgique comme en France, le réseau de DAB s'est significativement réduit depuis 2015. Les agences bancaires suivent le même mouvement. Retirer des espèces devient une démarche, puis une contrainte, puis une exception.
Dans le même temps, la carte et le smartphone sont présentés comme la modernité. Payer en cash dans certains commerces, c'est déjà prendre un air de suspicion. La question implicite flotte : pourquoi vouloir rester anonyme si vous n'avez rien à cacher ?
Le résultat final, la quasi-disparition du cash dans des pays comme la Suède est ensuite présenté comme un choix spontané des consommateurs. C'est faux. C'est une induction méthodique. On a supprimé les infrastructures, on a stigmatisé l'usage, et on appelle ça un progrès.
3. Ce que vous perdez avec le dernier billet.
Ce n'est pas une question de nostalgie. C'est une question de pouvoir.
Le cash est le seul moyen de paiement qui ne peut pas être techniquement bloqué par un tiers. Un compte bancaire peut être gelé, plafonné, conditionné. Une application peut être désactivée. Un réseau peut tomber. Un billet dans votre poche, non.
La Suède vient de le reconnaître officiellement : face à la menace d'un conflit armé en Europe, l'État suédois a recommandé à ses citoyens de garder l'équivalent de 100 euros en espèces par adulte, pour couvrir une semaine d'achats de première nécessité. La banque centrale suédoise parle explicitement de se préparer à une éventuelle situation de guerre. Ce sont leurs mots, pas les nôtres.
Il y a aussi la question de l'exclusion. Les personnes âgées peu à l'aise avec les services en ligne, les personnes sans compte bancaire, les sans-domicile, les populations précaires sans smartphone performant, tous ces gens existent. Dans une société entièrement sans cash, ils ne peuvent plus acheter à manger. Ce n'est pas un détail. C'est une fracture sociale que le ministre suédois de l'Administration publique a lui-même qualifiée de risque majeur.
Enfin, il y a la surveillance. Chaque achat numérique produit un profil. Ce profil est exploité commercialement. Il est, dans certains contextes, accessible aux autorités. L'anonymat d'une transaction n'est pas réservé aux trafiquants, c'est une valeur démocratique que des sociétés libres ont longtemps considérée comme normale.
4. La prochaine étape : la monnaie numérique d'État.
Derrière le débat sur le cash se profile une réalité encore plus structurante : les monnaies numériques de banque centrale, dites CBDC (Central Bank Digital Currency).
Plusieurs banques centrales, dont la Banque Centrale Européenne, travaillent activement au développement d'une monnaie numérique d'État. Le principe : chaque citoyen disposerait d'un portefeuille numérique directement adossé à la banque centrale, sans passer par une banque commerciale.
Ce que cette architecture permet techniquement, c'est une monnaie programmable. Des dépenses conditionnées à un délai, à un usage, à un territoire. De l'argent qui expire. Des transferts bloqués automatiquement selon des critères définis par l'autorité émettrice.
Personne ne dit aujourd'hui que ces instruments seront utilisés à des fins de contrôle social. Mais l'outil existera. Et l'histoire nous enseigne que les outils de contrôle disponibles finissent par être utilisés.
5. L'argent liquide, un outil de résistance ordinaire.
Utiliser du cash, ce n'est pas un acte militant. C'est un acte de bon sens.
Le cash ne génère aucune donnée exploitable. Il fonctionne sans connexion, sans batterie, sans plateforme. Il inclut ceux que le numérique exclut. Il résiste aux pannes et aux cyberattaques. Il impose une conscience de la dépense : les études comportementales documentent depuis longtemps que l'argent physique est plus difficile à dépenser que le paiement dématérialisé, ce qui réduit mécaniquement les achats impulsifs.
Et surtout : il vous appartient. Pas à votre banque. Pas à votre opérateur téléphonique. Pas à un algorithme.
En conclusion
La Suède fait marche arrière. Elle le fait parce qu'elle a compris, un peu t**d, ce qu'elle avait perdu. Une société entièrement sans cash est une société entièrement dépendante de ses infrastructures numériques, de ses banques, et de ses États. En temps de paix et de stabilité, ça fonctionne. En temps de crise, ça se fracture.
Le cash n'est pas parfait. Il peut servir à des usages illicites, comme n'importe quel outil. Mais l'argument de la criminalité a été utilisé pour justifier un démantèlement qui sert avant tout des intérêts financiers et politiques bien identifiés.
Retirer des billets, payer en espèces quand vous le pouvez, refuser de normaliser la traçabilité totale de vos achats : ce sont des gestes simples. Pas révolutionnaires. Juste raisonnables.
Ibne Muna