03/25/2026
L’intimidation ne s’arrête plus à la cloche
❗Texte-outil à l'intention des adultes qui gravitent auprès des adolescents dans le cadre de la semaine de la prévention de la violence et de l'intimidation à l'école.
Dans un ring de boxe, la cloche sonne pour marquer la fin du round. Le combat s’arrête, même brièvement. Celui qui a reçu des coups peut retourner dans son coin, reprendre son souffle, se faire soigner, se recentrer. Il y a une pause. Un espace pour se remettre.
Pendant longtemps, l’école fonctionnait un peu comme ça.
La cloche sonnait, les élèves rentraient à la maison, et même si la journée avait été difficile, il y avait une coupure. Une vraie. La porte se fermait, le bruit retombait, la pression diminuait. Il restait quelque chose d’intact, un espace où on pouvait souffler sans être rejoint.
Aujourd’hui, cette cloche-là ne marque plus la fin de rien.
L’intimidation ne s’arrête plus à la cloche. Elle se poursuit après l’école, dans les téléphones, dans les messages, dans les groupes de discussion, dans les réseaux sociaux. Elle entre dans les maisons, dans les chambres, dans des espaces qui étaient autrefois sécurisants. Un message. Une story. Un screenshot. Un groupe de discussion dont un élève est exclu, ou pire, dont il est le sujet. Et ça peut continuer, encore et encore, sans pause, parfois jusque t**d le soir, parfois même en pleine nuit.
Ce qui rend cette réalité particulièrement difficile, c’est qu’elle est souvent invisible. À l’école, il y a des adultes, des regards, des témoins. En ligne, beaucoup de choses se passent en silence. Un élève peut vivre de l’intimidation pendant des heures sans que personne ne le voie. Sans éclat, sans confrontation directe, juste une accumulation de messages, de commentaires, d’exclusions. Et contrairement à ce qui se passe dans la cour d’école, tout peut être capturé, partagé, conservé. Rien ne disparaît vraiment.
Les signes, eux aussi, ont changé. Ce ne sont pas toujours des conflits visibles, mais des micro-changements. Un élève qui devient soudainement très discret avec son téléphone, qui cache son écran, qui efface ses conversations, qui se tend dès qu’une notification apparaît. Un élève qui évite certaines plateformes alors qu’il y était très actif. Ou à l’inverse, un élève qui reste constamment connecté, qui surveille, qui attend, comme s’il ne peut jamais décrocher. Ce sont des signaux subtils, mais ils sont révélateurs.
Comme adultes, ça peut être déstabilisant. Parce que ça se passe dans un espace qui nous échappe, parce que les codes évoluent rapidement, parce que tout semble moins tangible. Et souvent, une phrase revient du côté des écoles. « Ça ne s’est pas passé à l’école. » C’est vrai, en partie. Mais les relations, elles, se vivent à l’école. Les dynamiques de groupe, les rapports de pouvoir, les alliances et les exclusions prennent racine dans ce milieu. Le numérique ne crée pas ces dynamiques. Il les prolonge, il les amplifie, il les rend continues. Un élève qui vit de l’intimidation en ligne n’arrive pas à l’école en ayant laissé ça derrière lui. Il arrive avec.
Le rôle de l’école ne consiste pas à surveiller tout ce qui se passe en ligne, mais à reconnaître que ces situations ont des impacts réels dans ses murs. À ouvrir des espaces de parole. À nommer que ce qui se passe en ligne compte, que ce n’est pas moins grave parce que c’est virtuel. À observer les changements, les tensions, les dynamiques entre élèves qui se poursuivent d’un contexte à l’autre. Et à intervenir sur les relations, sur le climat, sur le sentiment de sécurité, même lorsque les gestes se produisent à l’extérieur de l’établissement.
Du côté des parents, la réalité est tout aussi complexe. Le téléphone est à la fois un outil, un lien social et un espace intime. Les jeunes hésitent souvent à parler de ce qu’ils vivent en ligne, par peur que la situation empire, par peur de perdre l’accès à leurs réseaux, ou simplement parce qu’ils ne savent pas comment l’expliquer. Là encore, les signes sont subtils. Un changement d’humeur après avoir regardé son téléphone, une fermeture soudaine, une anxiété en soirée, un refus d’aller à l’école sans raison claire. Créer un espace sécurisant pour en parler, sans jugement et sans réaction excessive, devient essentiel.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que pour les jeunes d’aujourd’hui, le numérique n’est pas un à côté. C’est un prolongement direct de leur vie sociale. Ignorer ce qui s’y passe, c’est passer à côté d’une partie importante de leur réalité.
Alors, comment intervenir? En restant curieux plutôt que contrôlant, en posant des questions ouvertes, en observant sans surveiller de façon intrusive, en travaillant ensemble, école et famille, plutôt qu’en se renvoyant la responsabilité. Et surtout, en gardant en tête une chose. Un élève qui vit de l’intimidation, peu importe où elle se produit, a besoin d’adultes qui le prennent au sérieux.
Parce qu’aujourd’hui, la cloche ne met plus fin au combat. Mais les adultes peuvent encore faire une différence dans la suite.
L'équipe qui voit de L'intervenant