12/02/2026
" J'ai appris à me faire tout petit pour ne pas être un problème de plus "
Mon diplôme de master est posé à côté de mon assiette. Une goutte de thé glacé a tiré une tache brunâtre sur le papier. Personne ne regarde.
J’ai 25 ans. Aujourd’hui, j’ai obtenu mon master. Ingénieur. Un mot qui, pendant quatre ans, a eu le goût du café tiède, des nuits trop courtes et de cette impression permanente d’être à deux doigts de tomber.
Et maintenant je suis là, à découper mon steak comme si c’était la tâche la plus importante au monde — parce que mon frère vient de faire un effondrement, et que mon père a dû l’emmener dehors avant qu’un serveur ne s’en mêle.
Je fixe la chaise vide à côté de moi. Puis la chaise vide en face.
Et puis je regarde ma mère.
Elle ne me regarde pas. Elle fixe la porte vitrée du restaurant comme si elle allait devoir se lever d’une seconde à l’autre. Son corps est tendu, raide. Elle n’est pas ici. Pas avec moi. Pas avec ce diplôme. Pas avec ce qu’on était censés fêter ce soir.
— Maman, je dis doucement, plus pour moi que pour elle. C’est bon, ce qu’on a pris.
Elle sursaute, comme réveillée. Ses yeux sont humides, un peu perdus.
— Oui, mon chéri. Pardon… J’espère juste que Florent va se calmer. Tu sais comme le bruit le déclenche. Peut-être… peut-être qu’on n’aurait pas dû venir. C’est trop plein.
Peut-être qu’on n’aurait pas dû venir.
Cette phrase, c’est le résumé de ma vie.
« Ici », c’est mon dîner. « Ici », c’est ma réussite. « Ici », c’est l’endroit que j’ai choisi parce que, une fois dans l’année, j’avais envie de sentir que ça pouvait être… pour moi.
Mais chez nous, « nous », ce n’est pas une discussion. C’est un système qui tourne autour de Florent. Pas par méchanceté. Par nécessité.
Et je ne déteste pas Florent. Comment je pourrais ? Il ne le fait pas exprès. Sa tête se remplit trop vite. Le monde est trop fort, trop lumineux, trop serré. Il se bat dans un chaos qu’il n’a pas choisi. Il est innocent.
Alors moi, je suis quoi ?
Coupable d’aller bien ?
Je repense à ce matin, à la cérémonie. Pas une grande scène hollywoodienne avec poignées de main et flashs partout. Plutôt notre version à nous : un amphi, des rangées, deux discours trop longs, des noms égrenés, des diplômes remis à la chaîne, des chaises qui grincent, des parents qui filment parce qu’on ne sait plus être présent sans écran.
Quand je suis monté, j’ai vu mon père au quatrième rang. Il ne regardait pas, pas vraiment. Il était penché sur son téléphone, les sourcils froncés, les pouces rapides. Il écrivait à l’accompagnante qui était en re**rd.
Et quand mon nom a été prononcé, ma mère a applaudi — sincèrement, je le sais — mais dix minutes plus t**d, elle m’a attrapé le bras et m’a soufflé :
— Jules, il faut qu’on parte. On vient d’avoir un appel.
Pas de photo devant la fac. Pas de bras sur l’épaule. Pas d’étreinte qui dure plus d’une seconde. Pas de « on est fiers de toi » qui te tombe dessus comme une couverture chaude.
Juste un « on se rattrape après, d’accord ? »… et la route du retour.
J’ai grandi comme ça.
J’étais l’enfant « facile ». Celui qui se gère. Celui qui ne fait pas de vagues.
J’ai appris à me débrouiller tout seul, parce que maman était occupée à calmer Florent, à le changer, à éviter la crise suivante. J’ai collé mes pansements moi-même sur mes genoux râpés, pendant que mon père appelait des administrations, la voix plate de fatigue et de colère contenue.
Je rapportais des bulletins impeccables, et j’avais droit à un « bravo, mon grand » distrait — pendant que chez nous c’était presque un jour férié quand Florent réussissait à avaler trois cuillères de yaourt sans que tout explose.
Très tôt, j’ai compris comment fonctionne l’air dans une maison.
Il n’y a qu’une certaine quantité de douleur qui tient dans les murs. Et chez nous, cette quantité était toujours pleine.
Je ne pouvais pas dire « je me sens seul » quand, dans la pièce d’à côté, quelqu’un hurlait parce que son corps n’arrivait plus à trier le monde. Ma tristesse ressemblait à un luxe. Presque une indécence, face à la tragédie visible de Florent — dans les yeux rougis de ma mère, dans le dos de mon père, qui n’a plus jamais été tout à fait droit.
Alors j’ai appris à être silencieux.
J’ai appris à me faire petit pour ne pas devenir un problème de plus. J’ai enterré mon angoisse, ma colère, ma fatigue. Je les ai empilées en moi comme des cartons au fond d’une cave : bien rangés, étiquetés, jamais ouverts.
Comme ça, je suis devenu… transparent.
Solide. Fonctionnel. Calme.
La porte du restaurant s’ouvre. Mon père revient. Sa cravate est de travers, son col humide. Florent est derrière lui, le buste qui se balance d’avant en arrière, les mains qui pétrissent l’air. Il est plus calme, mais c’est ce calme-là… celui où tu sens que, dessous, tout tremble encore.
Ma mère est debout avant même qu’ils arrivent.
— Ça va mieux ? Tu veux de l’eau, Florent ? Tu as mangé quelque chose ? Viens, mon cœur, assieds-toi…
L’énergie de la table bascule d’un coup. Tout se tourne vers lui, comme attiré par un aimant. Ma mère se penche, mon père souffle enfin, comme s’il se rappelait seulement maintenant qu’il respirait.
Et moi, je suis là — au milieu — comme quelqu’un avec une couronne invisible.
— Ça va, murmure mon père en se frottant le front. Puis il me regarde, et je le vois : ça clique dans sa tête. Il se souvient, d’un seul coup, de la raison pour laquelle on est là.
— Pardon, Jules. Bon… on trinque ?
Il lève son verre. Ma mère aussi. Ils sourient. Ils sont sincères. Ils m’aiment. Je le sais. Et c’est ça qui fait le plus mal : ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est l’épuisement. La tension permanente. Une vie qui reste en mode alerte, jour après jour.
Ils m’ont donné à manger. Un toit. De la chaleur. Ils m’ont donné de l’amour — dans les interstices, dans les minutes volées, dans les petits gestes.
Mais ils m’ont rarement donné leur regard.
Ce regard qui te heurte comme du soleil sur le visage, et qui te dit : là, tout de suite, tu es tout. Pas « toi aussi ». Pas « entre deux urgences ». Tout.
— À Jules, dit ma mère, la voix un peu tremblante. À notre roc. À celui qui nous rend si fiers… et qui ne nous cause jamais de soucis.
Je bois. Le vin a un goût amer.
« Qui ne cause jamais de soucis ».
C’est le plus grand compliment qu’ils sachent me faire — et, en même temps, mon arrêt de mort émotionnel.
Ça veut dire : merci de ne pas avoir besoin de nous.
Je souris. Je mets mon visage de « bon fils », celui que je maîtrise tellement bien qu’il m’arrive de croire que c’est ma peau.
— Merci, maman. Merci, papa.
J’avale une bouchée, même si j’ai une boule dans la gorge qui n’a rien à voir avec la viande. Je tends la main et effleure le dos de la main de Florent. Il ne réagit pas. Il est ailleurs, dans son intérieur. Je l’aime.
Et pendant que les verres s’entrechoquent et que mes parents essaient de sauver ce dîner comme on rattrape un objet sur le point de tomber, je me fais une promesse. En silence. Sans scène. Sans larmes, parce que j’ai appris à ne pas en faire.
Un jour, j’aurai mon propre appartement. Ma propre vie. Une clé qui n’appartient qu’à moi.
Et ce jour-là, je m’autoriserai quelque chose qui, chez nous, a toujours été trop cher : avoir un problème.
J’aurai le droit de craquer. Le droit de pleurer. Pas en cachette dans la salle de bain. Pas sous la do**he, en silence. Pas en retenant tout, pour ne pas déranger.
Mais comme quelqu’un qu’on voit.
Comme quelqu’un pour qui on reste.
Je m’appelle Jules. Je suis le fils « chanceux ». Le sain. Celui qui, paraît-il, a tout.
Tout — sauf le droit de dire, parfois : moi aussi je suis juste un humain. Et parfois, je me sens plus seul que mon frère, qui n’a pas les mots pour le dire.
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