03/12/2025
Une analyse profonde sur les aptitudes en lecture des élèves du CE1... Très pertinent.
Pourquoi les élèves de CP arrivent au CE1 sans savoir lire ?
Analyse rigoureuse, Les causes profondes et les solutions pratiques.
L’un des paradoxes les plus préoccupants dans nos systèmes éducatifs africains particulièrement en Guinée est le suivant : des milliers d’élèves franchissent le CP sans maîtriser la lecture, alors que ce niveau devrait construire les fondations de tout apprentissage futur.
Ce constat, loin d’être une fatalité, résulte d’un enchaînement de facteurs pédagogiques, cognitifs, sociaux et institutionnels.
Cette analyse propose une lecture scientifique du problème et des solutions immédiatement applicables par les enseignants, directeurs, responsables pédagogiques et décideurs publics.
I. Le paradoxe du CP : pourquoi la lecture échoue si tôt ?
1. Une absence de prérequis avant l’entrée au CP
De nombreuses études en sciences cognitives démontrent que la lecture dépend de compétences préalables :
-Conscience phonologique,
-Vocabulaire oral,
-Motricité fine,
-Capacité d’attention soutenue,
-Exposition aux situations de langage,
-Familiarisation au livre.
Or, une partie importante des enfants guinéens arrive au CP avec :
-Un vocabulaire oral limité,
-Aucune familiarité avec les sons,
-Aucune manipulation phonémique,
-Aucun vécu préscolaire structuré.
Résultat : le cerveau est mis en mode surcharge, incapable d’assembler phonèmes, syllabes et mots.
2. Une mauvaise compréhension du processus scientifique de la lecture.
La recherche internationale (Dehaene, Ehri, Chall, Adams) est unanime :l’apprentissage de la lecture est un processus neurologique qui doit suivre des étapes précises :
-Conscience des sons
-Correspondance graphème/phonème
-Fusion phonémique (assemblage syllabique)
-Automatisation
-Compréhension
Dans beaucoup d’écoles, on saute les deux premières étapes, on brûle les étapes, on mémorise “par cœur”, on lit “globalement”.
On confond réciter et lire.
On valorise les élèves qui lisent vite mais mal.
On ne corrige presque jamais les erreurs de décodage.
Le résultat est scientifiquement prévisible : le cerveau n’automatise pas, donc la lecture ne s’installe pas.
3. Une pédagogie centrée sur la mémorisation, pas sur le décodage.
Dans certaines classes, les élèves “lisent” en récitant ce qu’ils ont déjà entendu plusieurs fois.
Ils reconnaissent la page, la couleur du texte, la position du mot… mais pas le code.
On entend souvent :
“L’enfant connaît le texte, mais il ne reconnaît pas les mots hors contexte.”
Cela prouve que le décodage n’a pas été construit.
4. Des classes surchargées et un encadrement insuffisant.
Dans plusieurs régions, des classes de CP comptent 45, 60 voire 80 élèves.
Impossible pour un enseignant seul :
-De suivre les non-lecteurs,
-De corriger le geste graphique,
-D’écouter individuellement la lecture,
-De différencier.
Les sciences de l’éducation montrent que la lecture ne se transmet pas en groupe, mais s’accompagne individuellement.
5. Un matériel pédagogique inadéquat
Dans de nombreuses écoles :
Un seul manuel pour tout un groupe,
-Peu de supports visuels,
-Absence d’albums,
-Pas de matériel de manipulation phonologique,
-Pas de cahiers de syllabes.
Sans supports, l’enseignant improvise. La lecture devient “théorique”.
6. L’impact du multilinguisme non accompagné
Beaucoup d’enfants parlent une langue nationale à la maison (Soussou, Poular, Maninka, Kissi, Toma…).
La transition vers le français non préparée crée une fracture linguistique.
Sans passerelle didactique, le cerveau travaille en double charge cognitive.
7. La formation initiale et continue insuffisante
De nombreux enseignants n’ont pas été formés :
-Aux neurosciences de la lecture,
-A la progression syllabique,
-Aux méthodes structurées,
-Ala remédiation individualisée.
Sans formation, même un enseignant motivé peine.
II. Conséquences dramatiques de cette non-maîtrise.
Un enfant qui passe au CE1 sans savoir lire entre dans un cercle de difficultés cumulées :
1. Chute brutale de l’estime de soi
2. Décrochage scolaire dès le CE2
3. Difficulté dans toutes les matières (maths, sciences, histoire)
4. Multiplication des redoublements inutiles
5. Construction d’une génération d’adolescents analphabètes
Le problème du CP est donc le problème national le plus urgent.
III. Solutions pratiques, applicables immédiatement.
1. Installer une méthode syllabique structurée obligatoire
Basée sur :
-Identification des sons,
-Correspondance graphème/phonème,
-Fusion,
-Encodage,
-Dictée de syllabes.
Les pays ayant choisi cette voie ont amélioré leurs résultats en 12 à 24 mois.
2. 15 minutes quotidiennes de conscience phonologique
Exemples :
-Jeux de rimes,
-Segmentation syllabique,
-Comptage de phonèmes,
-Fusion phonémique.
C’est la fondation de la lecture.
3. La lecture individuelle quotidienne (lecture du matin).
Chaque élève lit 2 minutes seul avec l’enseignant.
En 1 mois, les progrès sont considérables.
4. Introduire systématiquement : syllabes → mots → phrases → courts textes.
Ne jamais commencer par un texte global.
Toujours partir du plus petit élément.
5. Utiliser la dictée intelligente
Dictées :
-De syllabes,
-De mots simples,
-De courtes phrases,
-D'encodage phonémique.
La dictée renforce le décodage.
6. Mettre en place des ateliers tournants
Atelier 1 : lecture avec l’enseignant
Atelier 2 : écriture / copie
Atelier 3 : jeux phonologiques
Atelier 4 : lecture autonome
Cette méthode réduit la surcharge des classes.
7. Remédiation ciblée pour les élèves les plus faibles.
Groupes de 5–7 élèves
30 minutes par jour
Pendant 4 semaines
Basé sur le décodage
8. Réduction du bruit cognitif en classe
La lecture nécessite un environnement calme :
-Moins de distractions,
-Consignes plus courtes,
-Coutines d’entrée en activité.
9. Implication des parents.
Des stratégies simples :
5 minutes de lecture à la maison,
Affichages de syllabes,
Lecture d’étiquettes,
Ecoute du son du jour.
10. Formation continue des enseignants
Formations courtes, pratiques, axées sur :
Neurosciences de la lecture,
Progression syllabique,
Remédiation.
Apprendre à lire au CP n’est pas un luxe, c’est une survie nationale.
Un enfant qui ne lit pas au CP devient un adolescent en difficulté, puis un adulte limité, puis une société fragile.
La lecture n’est pas un chapitre du programme, c’est le programme.
Si nous voulons une école qui élève, qui libère et qui transforme, alors le CP doit être notre champ de bataille.
Kemo Mali Fofana certifié Consultant international en éducation et social.