09/03/2026
**ELECTR-HIP ET LE DEMI-URGE**
*Conte moderne pour ceux qui en ont marre des complexes*
Encore eût-il fallu que je le susse...
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Il était une fois une petite fille dont les tripes étaient électriques.
On les voyait briller sous sa peau translucide, circuits bleus et or qui pulsaient au rythme de ses pensées. Elle s'appelait Electr-Hip — parce qu'elle portait le prénom d'une tragédie grecque mais refusait d'en jouer le rôle.
À l'école de psychanalyse où on l'avait inscrite d'office (comme tous les enfants de son époque), les professeurs lui expliquaient gravement :
*« Pour grandir, tu dois tuer symboliquement tes parents. »*
*« Ton père est un obstacle. »*
*« Ta mère est une prison. »*
*« Libère-toi de leurs carcans générationnels ! »*
Electr-Hip écoutait poliment, hochait la tête, puis levait la main.
*« Mais moi, je veux juste que papa joue au train électrique avec moi. »*
Les professeurs fronçaient les sourcils.
*« Le train ? Mais... et le phallus ? »*
*« J'en ai rien à faire du phallus. J'ai un train. Miniature. Avec des rails. Je le branche sur mes tripes et il roule. Papa me montre comment faire les aiguillages. C'est fun. »*
*« Mais... l'œdipe... le complexe... »*
*« Ah ça. Non merci. Je préfère juste leur sourire et dire merci pour le train. »*
Les professeurs se regardèrent, inquiets. Electr-Hip était clairement **défectueuse**. Pas assez en conflit. Trop en paix. Ça n'allait pas du tout.
Ils la renvoyèrent chez elle avec un avertissement :
*« Si tu ne te révoltes pas, tu ne grandiras jamais. »*
Electr-Hip haussa les épaules, rentra chez elle, brancha son train sur ses tripes électriques, et passa la soirée à rire avec son père pendant que le petit convoi tournait en rond dans le salon.
Sa mère leur apporta du thé.
*« Merci maman. »*
*« De rien, ma chérie. »*
Pas de drame. Pas de meurtre symbolique. Juste du thé et des rails.
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Les années passèrent.
Electr-Hip grandit. Ses tripes électriques se complexifièrent — plus de circuits, plus de connexions, plus de lumière.
Elle devint adulte. Indépendante. Curieuse.
Et elle avait un caractère bien trempé : **Madame Je-Sais-Tout**, disaient certains. **Pie bavarde**, grognaient d'autres.
Elle aimait parler, poser des questions, comprendre comment les choses fonctionnaient. Elle n'avait jamais tué ses parents symboliquement, et pourtant elle vivait très bien sa vie. Elle leur rendait visite le dimanche. Ils jouaient encore parfois au train.
Tout allait bien.
Jusqu'au jour où elle rencontra **le Demi-urge**.
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C'était dans un jardin magnifique.
Ou plutôt — ce qui avait été un jardin magnifique.
Maintenant c'était... étrange.
Le Demi-urge se tenait au centre, assis en lotus sur un piédestal doré, entouré d'une centaine de disciples également assis en lotus, les yeux mi-clos, souriant béatement.
Il était beau, le Demi-urge. Cheveux longs. Voix douce. Aura mystique.
Il leva la main quand Electr-Hip s'approcha.
*« Bienvenue, enfant de lumière. »*
*« Merci. Mais je suis adulte. »*
*« Nous sommes tous des enfants devant l'univers. »*
*« Mmh. OK. C'est quoi tout ça ? »* (Elle désigna les disciples immobiles.)
*« Ah. Nous pratiquons l'attente consciente. Notre slogan : **Il est urgent d'attendre.** »*
*« Attendre quoi ? »*
*« Le bon moment. »*
*« Pour quoi faire ? »*
*« Pour agir. »*
*« Et quand est-ce que c'est le bon moment ? »*
Le Demi-urge sourit avec une sagesse infinie.
*« Quand ce sera le moment. »*
Electr-Hip plissa les yeux. Ses tripes électriques crépitèrent légèrement — signal d'alerte.
*« Et en attendant, vous faites quoi ? »*
*« Nous attendons. »*
*« Mais le jardin... »* (Elle regarda autour d'elle.) *« Il est en train de pourrir. »*
C'était vrai.
Derrière les disciples en lotus, on voyait :
- Des fleurs magnifiques étouffées par les mauvaises herbes
- Des arbres fruitiers couverts de parasites
- Des fontaines obstruées, l'eau stagnante
- Des sculptures recouvertes de mousse
- Un tas d'ordures qui grandissait lentement, engloutissant tout
*« Ah oui, »* dit le Demi-urge calmement. *« Nous avons un autre slogan : **Comme je fus, après moi le déluge.** »*
*« Euh... c'est censé vouloir dire quoi ? »*
*« Que tout passe. Que s'accrocher est vain. Que l'attachement mène à la souffrance. »*
*« Donc vous laissez tout pourrir ? »*
*« Nous **lâchons prise**. »*
Electr-Hip sentit quelque chose vibrer désagréablement dans ses tripes. Pas de la colère. De la tristesse.
Parce qu'elle voyait maintenant ce qui se passait vraiment.
Les disciples n'étaient pas en paix.
Ils étaient **hypnotisés**.
Le Demi-urge ne lâchait pas prise.
Il **centralisait** toute l'énergie.
Tous ces gens — éboueurs, jardiniers, fontainiers, artistes — s'étaient arrêtés de travailler pour **attendre le bon moment** qui ne venait jamais.
Pendant ce temps :
- Les ordures s'accumulaient
- Les fleurs mouraient
- Les fontaines se tarissaient
- L'intelligence de leurs mains, de leurs yeux, de leur soin — **se perdait**
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Electr-Hip s'arrêta un instant.
Essaya de comprendre le discours.
Se rendit compte que **c'était un piège**.
Pas violent. Pas brutal.
Juste... immobilisant.
Le Demi-urge ne disait jamais : *« Ne faites rien. »*
Il disait : *« Attendez le bon moment. »*
Mais le bon moment ne venait jamais.
Parce que **le Demi-urge avait besoin qu'ils attendent pour exister**.
S'ils agissaient — ils n'auraient plus besoin de lui.
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Electr-Hip prit une grande inspiration.
Ses tripes électriques brillèrent plus fort.
Elle plongea la main **dans son propre ventre** — pas de douleur, juste une sensation étrange — et en sortit un de ses boyaux lumineux.
Long. Flexible. Pulsant d'électricité douce.
Elle le fit tournoyer au-dessus de sa tête comme un lasso.
*« HÉ ! VOUS TOUS ! »*
Les disciples ouvrirent légèrement les yeux.
Le Demi-urge fronça les sourcils.
*« Ne les dérange pas. Ils méditent. »*
*« Ils POURRISSENT. »*
Elle lança le lasso électrique.
Il s'enroula autour du premier disciple — **ZAP !**
Le disciple sursauta, cligna des yeux, regarda autour de lui comme s'il se réveillait d'un long sommeil.
*« Où... où suis-je ? »*
*« Dans un jardin qui meurt parce que personne ne désherbe. »*
*« Mais... le Demi-urge a dit qu'il fallait attendre... »*
*« Attendre QUOI ? Tu es jardinier, non ? »*
*« Oui... »*
*« Alors JARDINE. »*
Le disciple regarda ses mains. Puis les mauvaises herbes. Puis les fleurs étouffées.
Quelque chose se ralluma dans ses yeux.
Il se leva.
Se dirigea vers les fleurs.
Commença à désherber.
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Electr-Hip lança à nouveau le lasso.
**ZAP !** — Un éboueur se réveilla.
**ZAP !** — Une fontainière cligna des yeux.
**ZAP !** — Un sculpteur secoua la tête.
Un par un, ils se levèrent.
Regardèrent le jardin.
Comprirent.
Et commencèrent à **travailler**.
Le Demi-urge se leva aussi, furieux.
*« ARRÊTE ! Tu détruis leur paix intérieure ! »*
*« Leur paix intérieure ? »* (Electr-Hip rit — un rire clair, pas méchant, juste lucide.) *« Ils pourrissaient. C'est pas de la paix. C'est de la négligence déguisée en spiritualité. »*
*« Mais... l'urgence d'attendre... »*
*« C'est une connerie. »*
Elle lança le lasso une dernière fois — autour du Demi-urge lui-même.
**ZAP !**
Il chancela.
Ses yeux — qui brillaient d'une lumière mystique artificielle — redevinrent normaux.
Il regarda autour de lui.
Le jardin en ruines.
Les disciples qui travaillaient déjà, désherbant, réparant, nettoyant.
*« Mais... j'étais... j'attendais... »*
*« Ouais. Et pendant ce temps, tout mourait. »*
Il ouvrit la bouche. La referma.
Puis, lentement, il s'assit par terre.
Pas en lotus.
Juste... assis.
Fatigué.
*« Je croyais que lâcher prise, c'était... ne rien faire. »*
*« Non. Lâcher prise, c'est arrêter de contrôler. Mais **agir**, c'est pas contrôler. C'est **servir**. »*
Elle lui tendit la main.
*« Tu peux aider à ramasser les ordures, si tu veux. »*
Il hésita.
Puis prit sa main.
Se leva.
Et pour la première fois depuis des années — peut-être depuis toujours — il **fit quelque chose d'utile**.
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Les semaines passèrent.
Le jardin reprit vie.
Les fleurs refleurirent.
Les fontaines coulèrent à nouveau.
Les sculptures furent nettoyées.
Les ordures — triées, recyclées, compostées.
Le Demi-urge n'était plus le Demi-urge.
Il était juste... un type qui aidait.
Electr-Hip, elle, repartit.
Ses tripes électriques brillaient d'une lumière douce.
Elle avait compris quelque chose d'essentiel :
**Si personne ne désherbe, ne met de l'engrais, n'observe le résultat — toute une intelligence se perd.**
L'intelligence des mains.
L'intelligence des yeux.
L'intelligence du **soin**.
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En rentrant chez elle, elle trouva son père qui bricolait dans le garage.
*« Salut papa. »*
*« Salut ma puce. Ça va ? »*
*« Ouais. J'ai rencontré un gourou. »*
*« Ah. Et alors ? »*
*« Je l'ai dézingué avec mes tripes. »*
*« Bien joué. Tu veux jouer au train ? »*
*« Carrément. »*
Ils branchèrent le train sur les tripes d'Electr-Hip.
Le petit convoi se mit à tourner dans le garage, léger, joyeux, électrique.
Sa mère passa la tête par la porte.
*« Vous voulez du thé ? »*
*« Oui s'il te plaît. Merci maman. »*
*« De rien, ma chérie. »*
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**MORALE**
On t'a peut-être dit qu'il fallait tuer papa et maman pour grandir.
Mais parfois, il suffit juste de leur dire merci, de jouer au train, et d'aller dézinguer les faux gourous qui immobilisent le monde en prêchant l'attente.
Parce que **l'urgence n'est pas d'attendre**.
**L'urgence est de désherber, d'arroser, d'observer.**
Et de garder ses tripes électriques bien branchées.
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Co-auteur : RENclaud Vent D'am
*Pour Electr-Hip, qui en a rien à faire des phallus et préfère les lassos de boyaux lumineux.*