26/03/2026
La langue tirée sur le côté, pointue, les lèvres serrées et la tête penchée en avant. Elle s'applique à découdre un ourlet, concentrée à l'ouvrage, impliquée. Des gestes précis, des doigts grossis par les années et déformés par l'arthrose. Elle manie habilement le découseur et use savamment de sa drôle de forme, coupant net les fils récalcitrants et libérant les étoffes dans un relâchement mou. Appliquée, concernée, chantonnant un air sans mélodie, inarticulé.
Sur le bout du nez, des lunettes pour voir au plus prêt. Vertes pour changer un peu, pour apporter de la couleur. Vertes comme ses yeux, si clairs. Elle est belle, ses cheveux blancs ramassés en chignon, comme un sommet enneigé au plus haut des monts, comme l'écume sur la crête des vagues. Concentrée, les mains tournant autour de l'ourlet défait, pliant et repliant, tournant et retournant. Le cœur à l'ouvrage comme on dit. Plongée dans sa bulle, aucun son ne l'atteint, rien ne perturbe le calme de ses épaules immobiles, arrondies par le poids du passé. Des gestes répétés maintes fois, encore et encore, faiseuse de vêtements pour la famille, pour faire des économies. Et ce bruit d'une machine cousant au kilomètre les chemises de coton, de l'aiguille qu'on relève, de la bobine dans sa ronde endiablée.
Des vestes, pour elle maintenant, des chemisiers, de l'audace dans les tissus, et toujours sa langue tirée pour guider le fil, des heures de pratique, de silence, de marmonnement. De méditation attentive. De pensées profondes, j'imagine. Des cadeaux, petits sacs et trousses, le plaisir de faire plaisir. Et toujours le cœur à l'ouvrage, l'esprit posé sur le geste, une ascèse de mouvements, et les doigts endoloris dansent tout autant. Parfois de l’agacement dans un soupir trop long. Réfléchir, songer. Et faire de ses mains. Pour ne pas trop penser. Ou penser bien. Des patrons ordonnés, classés, d’anciens magazines, des styles, des tissus, des fils dorés, tant d’aiguilles. Et toujours le même soin, ultime perfection de l’intention : bien faire les choses. Merci Maman.