05/02/2026
"Le concept de capacité d’être seul
Freud avait mis en scène un enfant seul rejouant le départ et le retour de sa mère (le célèbre « fort-da »), afin de montrer comment celui-ci maîtrisait activement ses éprouvés de solitude. Le génie de Winnicott est d’avoir imaginé une toute autre scène en n’interrogeant pas les conséquences de la séparation, mais l’aptitude à être seul dans un autre contexte que l’absence, à travers une nouvelle mise en scène : un enfant « seul en présence de sa mère » . La question se déplace alors sur la capacité de la personne qui s’occupe de l’enfant à lui permettre, même tout-petit, de j***r de son être-seul, par une certaine qualité de présence.
La capacité d’être « seul en présence de » est, de la sorte, la façon dont les bébés et les jeunes enfants peuvent s’abandonner, se détendre, rêver, ou en grandissant, se concentrer au contraire sur une activité qui est la leur, comme jouer dans la créativité sans se sentir débordé par leur excitation, et plus t**d apprendre sans être accaparé par la présence ou l’absence de l’adulte. Elle dépend en grande partie de la fiabilité du tout premier environnement de l’enfant, qui permet à celui-ci de pouvoir l’oublier un temps pendant lequel il est tourné vers sa vie personnelle. La capacité d’être « seul en présence de » confirme que l’enfant réalise une relation à lui-même, et pour Winnicott, cette « relation au Moi » n’est possible que s’il y a eu un environnement « suffisamment bon », c’est-à-dire une personne qui sait s’identifier aux besoins du bébé, sans lui imposer des temps d’absence trop longs pour ses capacités à la tolérer, et sans empiéter sur sa personne dans les temps de présence.
D’après Winnicott, l’« intégration » est un moment où le bébé est en éveil vis-à-vis de son environnement, alors que l’état de « non-intégration » est l’équivalent de l’état de non-excitation. La non-intégration est ainsi « le précurseur de la capacité de l’adulte à se détendre, d’être insouciant et de j***r de la solitude », soit la capacité d’être seul. À l’opposé, la « désintégration » est un terme utilisé pour décrire une défense élaborée, produite par l’enfant pour se protéger d’angoisses archaïques inimaginables . Le concept de « non-intégration » est donc un élément-clé de la capacité pour un bébé d’être seul en présence de sa mère. C’est un temps pendant lequel le bébé atteint un « orgasme du moi », soit une « expérience pleine de satisfaction », une sorte d’extase, que Winnicott compare au bien-être solitaire des amants comblés après l’amour. « Orgasme du Moi » étant plutôt à comprendre ici comme l’expression d’une quiétude. Cet état intérieur de solitude-sereine n’est-il d’ailleurs pas retrouvé chez Freud sous les traits d’un état primitif trouvant son prototype dans la vie utérine et le sommeil ?
La maturité affective, que Winnicott qualifie de « presque synonyme » de la capacité d’être seul, implique donc l’intériorisation d’un bon environnement, grâce à des soins suffisamment adéquats, qui permettent au sujet d’être heureux temporairement en l’absence des autres (au contraire de la relation addictive comme nous le verrons plus loin) et de stimulations externes (parmi lesquelles nous voyons se profiler la notion d’addiction). L’individu « devient ainsi capable d’être seul sans recourir à tout moment à la mère ou au symbole maternel »."
C. Audibert, L'incapacité d'être seul, Éditions Payot