13/03/2026
Lulu, ton départ me déchire le cœur, mais je suis tellement reconnaissant de t’avoir connue et de l’héritage que tu nous laisses. Ce combat pour les arbres, tu l’as mené pour nous et pour nos enfants. Les forêts du Morvan te doivent tant. Tes petits sms de soutien au lendemain des diffusions de « Sur le front » me manqueront. Dans tes derniers messages, tu étais un peu désespérée par l’état du monde et par l’inaction des politiques pour protéger la nature. J’essayais de te rassurer, de te montrer qu’il y avait de l’espoir. Je te fais une promesse : nous continuerons ton combat et je penserai à toi à chaque fois que je me reposerai au pied d’un grand chêne. Repose en paix Lulu et merci pour tout.
Voici le texte que j’avais écrit après notre rencontre, chez toi lorsque j’enquêtais sur l’industrie forestière. Il dit beaucoup de la femme que tu étais.
Fôret de Montmain, massif du Morvan. 2 juin 2020, 10 heures.
Dans la forêt, elle avance doucement. Une canne dans chaque main. Un petit pas devant l’autre. Elle prend garde à ne pas buter sur les racines. Au début, on ne devait faire que « cinquante mètres, pas plus ». Elle voulait juste nous montrer quelques-uns de ses arbres préférés. Mais elle n’a pas pu résister. Les cinquante mètres se sont transformés en cent, puis en deux cents, et cela fait désormais vingt minutes que nous nous enfonçons au milieu de la végétation.
Elle, c’est Lucienne Haese, bientôt quatre-vingts ans. Tout le monde l’appelle par son surnom : Lulu du Morvan. Elle incarne le long combat des habitants de la région pour sauver leur forêt.
On sent que la vieille dame est ici chez elle. « Nous venons des arbres, me dit Lulu. C’est ancré en nous. On n’est pas faits pour vivre sur du béton. »
Cette forêt, c’est celle de son enfance. « Ma famille n’était pas riche. Mes vacances, je les passais dans les bois. Quand je me suis mariée, à 23 ans, j’ai quitté la région pour m’installer à Paris avec mon mari. Mais les arbres nous manquaient trop, alors on est revenus dans le Morvan, à la fin des années 1970. C’est là que j’ai vu ce qu’ils étaient en train de faire à nos forêts… Du jour au lendemain, des parcelles entières étaient rasées ! Ils coupaient les chênes et les hêtres pour planter des sapins de Douglas à la place. Que du sapin, partout, et rien d’autre ! C’était le début de la catastrophe qu’on connaît aujourd’hui. »
Cette catastrophe porte un nom : l’enrésinement. Ce terme désigne le remplacement des arbres feuillus par des arbres résineux, essentiellement du sapin de Douglas, originaire d’Amérique du Nord. Ce phénomène a vu le jour de manière marginale au milieu du XIXème siècle dans quelques forêts privées du Morvan. Puis, dans les années 1960, l’État a subventionné la plantation d’arbres à pousse rapide. Ce fut le top départ d’un grand bouleversement. Des pans entiers de vieille forêt ont été détruits pour permettre la création de parcelles de douglas. Une seule motivation : le profit. Les douglas sont beaucoup plus rentables que les feuillus pour un propriétaire forestier, parce qu’ils arrivent plus vite à maturité que les chênes, hêtres ou châtaigniers. Ils peuvent être coupés et vendus autour de leur quarantième année. Pour un chêne ou un hêtre, c’est au moins le double, voire le triple !
Les douglas sont aussi exploités en monoculture : il n’y a aucune autre essence d’arbre dans leurs parcelles, donc pas de concurrence naturelle. Plantés en lignes et à espaces réguliers, les résineux poussent droit et offrent ainsi un tronc plus facilement exploitable par l’industrie du bois. Leur « récolte » est rapide, car elle peut se faire à l’aide d’abatteuses, d’énormes machines ressemblant à des bulldozers équipés d’un bras mécanique et de scies ultrapuissantes. Avec elles, les meilleurs opérateurs parviennent à couper et à débiter un arbre par minute ! Surtout, les plantations de douglas bénéficient encore aujourd’hui de subventions publiques et d’allègements fiscaux. Rentabilité garantie !
Cette course à l’or vert pousse un nombre croissant de propriétaires forestiers à sacrifier leurs forêts naturelles au profit des résineux. Alors qu’au milieu des années 1970, seul un quart des surfaces boisées du Morvan était concerné, le taux d’enrésinement a dépassé les 50% en 2003. Plus de la moitié des vieilles forêts naturelles ont été remplacées par des douglas destinés à l’exploitation forestière.
C’est cette ligne rouge qui a convaincu Lulu de changer de mode d’action. Après des années de manifestations et de pétitions restées sans effet, elle fut à l’origine de la création du Groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan (GFSFM). Objectif de cette entité ? Acheter des parcelles de forêts pour les préserver. La forêt de Montmain, si chère à Lulu, fut la première acquise par le GFSFM en décembre 2003, en collaboration avec la commune d’Autun et le Conservatoire d’espaces naturels bourguignon : 270 hectares au total, dont 32 appartenant au groupement de Lulu et ses amis.
« Si on n’avait pas agi vite, c’est sans aucun doute un investisseur privé qui l’aurait achetée pour la transformer en monoculture de douglas. Je ne pouvais pas laisser faire ça. Tu te rends compte, Hugo ? Tout ce que tu vois aurait disparu. Ces hêtres, ces chênes multicentenaires et toutes ces autres essences d’arbres ne seraient plus là. Il n’y aurait que des résineux alignés dans le silence. Plus de beaux feuillus, plus de végétation luxuriante, plus de biodiversité, plus d’oiseaux. Et puis, tous les quarante ans, ils auraient tout coupé d’un coup, détruisant la faune, la flore et même le sol avec leurs grosses machines. »
La forêt de Montmain, fut la première d’une longue liste de victoires pour Lulu. Aujourd’hui (en 2021, ndla), son groupement, qui rassemble plus de cinq cents associés, est propriétaire de dix-sept forêts dans le Morvan, pour un total d’environ 300 hectares. « Au-delà de leur protection, nous voulons montrer qu’il est possible d’exploiter la forêt sans la raser », souligne Lulu. Car l’objectif du GFSFM n’est pas de mettre les arbres sous cloche. Des bûcherons travaillent sur les parcelles du groupement et prélèvent chênes, hêtres ou châtaigniers au coup par coup, en les sélectionnant avec soin, pour faire du bois d’œuvre utilisé ensuite dans la fabrication de charpentes, de meubles ou d’objets divers. Pas question de couper toute une zone d’un seul coup.
« Par exemple, on va bientôt prélever cet arbre parce qu’il est arrivé à maturité et prive ses voisins de lumière, m’explique Lulu en pointant un chêne. Mais on ne touchera pas aux autres autour de lui, qui profiteront de son absence pour s’étendre. On fait aussi attention à laisser de vieux arbres mourir sur pied, car ils servent d’abris et de garde-manger pour les oiseaux. C’est ça la gestion responsable d’une forêt. Les coupes rases sur plusieurs hectares sont un non-sens écologique ! »
Lulu marque une pause, puis pointe un vieux chêne avec sa canne : « Je veux que mes cendres soient dispersées au pied de son tronc. Il est tellement beau. »
Photo Ketty Beyondas, JSL