13/02/2026
« Nul ne transmute aucune matière, s’il ne s’est transmuté lui-même. »
Ce n’est pas un avertissement : c’est la loi qui fonde toute science opérative. Rien ne se change au-dehors sans qu’au-dedans quelque chose ne se soit d’abord accordé à la loi du changement. L’acte ne commence pas dans la main, mais dans la conscience qui la meut ; et toute matière répond à la qualité d’être qui l’approche.
Transmuter n’est pas forcer la substance : c’est reconnaître, dans la forme visible, la fonction invisible dont elle procède, et l’y accorder. Le monde se transforme selon la clarté avec laquelle on le perçoit, et cette clarté ne vient pas de la seule pensée, mais de la transparence du cœur. Tant que l’homme se meut depuis le « moi-je » — l’inek, ce centre crispé d’affirmation séparée — son agir reflète la confusion qu’il prétend corriger : il heurte la résistance, multiplie les contre-coups, demeure soumis aux alternances. Lorsque l’inek s’apaise, l’acte cesse d’être conquête et devient révélation : le geste humain ne s’ajoute plus à la nature, il prolonge son mouvement créateur.
Ainsi commence l’Œuvre : non pas chimie sacrée, mais naissance de la conscience. La « matière première », c’est l’homme lui-même, avec sa densité, ses ombres, sa soif de lumière. L’ascèse n’a pas pour but d’endurcir, mais d’épurer. Épurer, c’est écarter ce qui en nous est hétérogène à la lumière — habitudes mentales, appétits nerveux, justifications subtiles — jusqu’à rendre l’être homogène à son Principe. Les Anciens disaient : devenir sâh, c’est-à-dire laisser le moi personnel s’effacer sans résidu pour que se tiennent, vivants, les Principes du Ka supérieur (le Ka étant le principe vital, l’énergie de forme qui anime). Cette « mort » du moi n’est pas négation : elle est résurrection — akh — l’état lumineux où l’âme devient transparente à l’Intelligence. Le hiéroglyphe d’akh dit : « la lumière sortant des ténèbres ». De même l’être, consumé de ses scories, se fait cristal : il ne projette plus des forces désordonnées, il irradie une ordonnance qui vivifie.
De cette transmutation intérieure naît un feu conscient — ce feu que les Sages connaissaient comme un sa, une puissance d’éveil qui, maîtrisée, devient ouser : puissance opérante. Alors l’homme cesse d’user d’un « pouvoir sur », il devient ferment. La tradition nommait cela our-heka, le « grand pouvoir magique » : non pas prestidigitation, mais aptitude à faire passer les forces inférieures — les Ka secondaires dispersés — dans l’unité du Ka total. Quand la conscience personnelle s’unit à la conscience divine, l’acte ne parle plus au nom d’un individu : il prononce la parole de l’Unité. Maât — la mesure de vérité, l’équilibre juste — n’est plus un concept, elle devient respiration. L’homme unifié en est la mesure et l’instrument, et par sa simple présence il fait place à l’harmonie, car il n’interpose plus de déformation entre le Verbe et la forme.
Dès lors, ce que l’ignorant appelle miracle n’est qu’un signe d’accord. La matière n’est jamais vaincue : elle est entendue. Elle se laisse instruire par celui qui, en lui-même, est devenu vérité. Comme l’or ne s’obtient qu’à condition que le plomb ait servi de juge — non pour condamner, mais pour séparer — ainsi toute opération extérieure suppose un discernement intérieur : éliminer l’hétérogène, conserver le germinatif, livrer au feu ce qui doit brûler. La loi de compensation veille : on ne traverse pas une résistance de front sans l’augmenter. L’esprit du forgeron le sait : le marteau rebondit grâce à l’enclume ; c’est de la contre-force que naît l’efficacité. De même, l’homme transmué n’affronte pas l’inertie, il en épouse le rythme pour l’élever : il convertit le poids en énergie, l’épreuve en feu, la résistance en lumière.
Se transmuter soi-même ne signifie pas se « perfectionner » selon une échelle d’orgueil, mais se rendre transparent à la loi qui gouverne la vie. C’est un dépouillement. À mesure que tombent les formes mentales, le réel cesse d’être objet : il devient présence. On ne découvre pas une vérité nouvelle ; on reconnaît la permanence d’une même lumière circulant entre esprit et matière. Transmuter, c’est reconnaître que rien n’est inerte, que tout respire du même souffle. Quand cette conscience s’établit, l’action humaine ne contraint plus : elle s’accorde. La main, la pierre, le feu, l’air — tout s’unit en un seul acte de vie.
Alors l’alchimie retrouve son nom : non pas un miracle chimique, mais l’accord retrouvé entre la conscience et le réel, la reconnaissance du Verbe à travers la forme, le passage du séparé à l’Un. Le véritable opérateur ne « projette » pas sa volonté sur la matière : il lui communique la loi de son propre équilibre intérieur. Comme la pureté du métal conditionne sa fusion, la pureté de l’homme conditionne toute action féconde. Ce qui n’est pas conforme à Maât ne peut s’y assimiler ni s’y maintenir. « La chose imparfaite rejette le pur au lieu de se laisser transmuer en lui » : tant que subsiste en nous un fond de confusion, il devient agent de rejet. Quand l’âme est claire, la nature répond.
Il demeure enfin une pierre d’achèvement : maâ-kherou, « véridique de voix ». L’homme qui a rendu sa parole exacte — non par rigidité, mais par transparence — prononce sans distorsion. Sa voix ne commande pas : elle autorise. Elle n’ajoute rien : elle laisse passer. Et la matière s’ordonne parce que, par lui, la Force unique n’est plus entravée. La pierre philosophale n’est pas un métal : c’est un état d’être. Là, le plomb terrestre s’est fait or spirituel ; le dense est devenu clair, le multiple s’est recueilli en Un.
Ainsi l’axiome s’éclaire : aucune transformation du monde ne précède celle du regard. Toute transmutation vraie est miroir d’une métamorphose intérieure. La science des Anciens n’était pas conquête, mais participation : co-naissance du visible et de l’invisible. Et c’est pourquoi l’on peut dire, sans emphase ni métaphore : nul ne transmute aucune matière, s’il ne s’est transmuté lui-même.
Théophile Bleuet.
Via la page amouretconscience.fr