17/01/2026
De Histoire qui fait réfléchir :
Mon père, 87 ans, a failli déclencher une petite émeute au supermarché hier.
Il n’a pas crié. Il ne s’est pas plaint des prix. Il n’a pas cherché une dispute pour un bon de réduction.
Il a réussi un exploit beaucoup plus simple : il a été lent. Et il l’a fait exprès.
Il était 17 h 30, un vendredi. L’heure de pointe version enfer. Le magasin était plein de gens pressés, les yeux rivés sur leur téléphone, la mâchoire serrée, à deux secondes d’exploser pour un rien. Tu vois l’ambiance : les soupirs, les regards noirs, les paniers qui cognent, cette énergie de « pousse-toi, j’ai pas le temps ».
J’en faisais partie. Je voulais juste acheter les flocons d’avoine de Papa et rentrer.
Mais mon père ne vit pas au même rythme. Ancien ouvrier sidérurgiste, une vie de postes, des mains rêches comme du cuir, le dos raide mais encore droit. Il n’a jamais compris l’idée de courir juste parce que tout le monde court.
Quand on est arrivés à la caisse, la caissière avait l’air de tenir debout par miracle. Son badge disait « INÈS ». Vingt ans, peut-être. Mais le regard fatigué de quelqu’un qui a déjà trop donné dans une journée. Les yeux un peu rouges, les gestes mécaniques, la politesse automatique.
« Bonsoir, Inès », a dit mon père. Sa voix est devenue rauque avec l’âge, mais elle a ce truc… on l’écoute sans s’en rendre compte.
Inès n’a presque pas levé la tête. Elle a bipé l’avoine. « Bonsoir. Vous avez la carte de fidélité ? »
« Non, mademoiselle », a répondu mon père. « Mais j’ai une demande. Je voudrais deux cartes-cadeaux de dix euros. Et je dois les payer séparément. En espèces. »
J’ai senti mon estomac tomber. Derrière nous, un homme en costume a lâché un soupir sonore, comme s’il venait d’apprendre une mauvaise nouvelle. Il tapotait sa carte bancaire sur le tapis roulant, tac-tac-tac, nerveux.
« Papa… », ai-je chuchoté en me penchant vers lui. « S’il te plaît. Je paye avec ma carte et on y va. On bloque tout le monde. »
Il n’a même pas tourné la tête. « Détends-toi. La Terre continuera de tourner. »
Inès a soufflé, un long souffle lourd, pas vraiment agacé… plutôt épuisé. « D’accord, monsieur. Un instant. »
Elle a passé la première carte. Dix euros.
Et là, mon père a sorti son vieux portefeuille à scratch, celui qui fait un bruit sec et triste quand on l’ouvre. Il n’a pas sorti un billet de dix. Non. Il a sorti une petite pile de pièces, quelques billets froissés… et il s’est mis à compter.
« Un… deux… »
L’air autour de la caisse s’est tendu. On aurait pu le découper au couteau. L’homme en costume a marmonné, assez fort pour que je l’entende : « C’est pas possible… y’en a qui bossent, hein. »
Mon père ne l’a pas regardé. Il a continué, calme, méthodique, jusqu’à poser exactement dix euros en petites coupures et en monnaie. Il a poussé le tas vers Inès.
Elle a recompté. Ses mains tremblaient un peu.
« Voilà », a-t-elle dit doucement. « Le premier ticket. »
« Merci beaucoup », a répondu mon père. « Et maintenant, la deuxième. »
Il a recommencé.
À la fin, derrière nous, plus personne ne parlait. Pas une politesse gênée. Non : un silence de colère, ce silence où tout le monde retient quelque chose.
Inès lui a tendu le second ticket. « C’est tout, monsieur ? », a-t-elle demandé en attrapant déjà la barre de séparation pour le client suivant.
« Presque », a dit mon père.
Il a pris la première carte-cadeau et l’a fait glisser doucement vers elle, de l’autre côté du scanner.
« Celle-là, c’est pour vous », a-t-il dit. « Prenez-vous un café et un petit sandwich à la pause. Vous avez l’air de porter le monde sur vos épaules… et vous faites très bien votre travail. »
Inès s’est figée. Le bip des autres caisses continuait au loin, mais elle, elle ne bougeait plus.
Puis mon père s’est retourné vers la file. Il a levé la deuxième carte, a cherché l’homme en costume… et l’a regardé droit dans les yeux.
« Et celle-là, c’est pour vous », a dit mon père en lui tendant la main.
L’homme a cligné des yeux. « Pardon ? Pourquoi ? »
« Parce que vous avez l’air d’avoir une journée compliquée », a répondu mon père, très sérieux. « Et parce que vous avez attendu pendant qu’un vieux monsieur faisait ses comptes. Faites-en quelque chose de gentil. Offrez un truc à vos enfants, ou à quelqu’un. »
Le visage de l’homme a changé. La colère a quitté ses épaules d’un coup, remplacée par une gêne brutale. Il a regardé la carte, puis mon père, puis ses chaussures.
« Je… je peux pas accepter », a-t-il balbutié.
Mon père a hoché la tête, comme on donne un ordre simple. « Si. Prenez-la. Et faites bien avec. »
Quand j’ai regardé Inès, elle avait la main devant la bouche. Les larmes coulaient sans bruit, rapides, incontrôlables. Ce n’était pas un petit moment d’émotion. C’était un relâchement, comme si quelque chose en elle lâchait enfin.
« Merci… », a-t-elle soufflé. « J’ai eu une galère ce matin… et je savais même pas comment j’allais manger demain midi. »
Mon père a juste touché sa casquette du bout des doigts. « Tenez bon, mademoiselle. »
On est sortis, et dans le parking, on n’a rien dit. Il faisait froid, un froid qui pique les joues et réveille les mains. Pourtant mon père avait l’air… apaisé.
Dans la voiture, j’ai fini par lâcher : « Papa, tu es fou. Tu te rends compte que tout le monde était à bout ? Tout ça pour vingt euros ? »
Il regardait la route, les feux rouges, les enseignes qui défilent, la fatigue du vendredi soir.
« C’était égoïste », a-t-il dit.
J’ai ri, malgré moi. « Égoïste ? Tu viens d’aider une caissière épuisée et de transformer un type énervé en quelqu’un de… humain. Où est l’égoïsme là-dedans ? »
Il a posé ses mains rugueuses sur ses genoux et les a frottées lentement.
« Parce que ça me fait du bien », a-t-il répondu. « À mon âge, je ne peux pas régler tout ce qui va mal. Je ne peux pas réparer le monde. Parfois, je me sens petit. Inutile. »
Il a marqué une pause.
« Alors je crée un moment où je peux agir », a-t-il repris. « Je fais s’arrêter le temps pendant deux minutes. Je change l’air dans une pièce. Je fais respirer une personne. Je fais réfléchir une autre. Et… ça me rappelle que je compte encore. Que je peux encore servir à quelque chose. Voilà pourquoi c’est égoïste. Je le fais pour moi. »
On est arrivés devant chez lui. Je l’ai aidé à descendre. Il a attrapé le sac de flocons d’avoine et, au lieu d’aller vers sa porte, il a pris la direction de la clôture du voisin.
« Tu vas où ? », ai-je demandé.
« Chez Madame BERNARD », a-t-il grogné. « Elle s’est cassé la hanche la semaine dernière. Son fils est loin. Je vais lui faire de la bouillie d’avoine. »
Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. « Papa… c’est pas égoïste. C’est de l’amour. »
Il s’est arrêté une seconde, s’est retourné, avec ce petit éclat dans les yeux.
« Elle dit que je suis le meilleur cuisinier de la rue », a-t-il lâché, très sérieux. « Ça nourrit mon ego. Égoïsme pur. »
Et il a disparu dans la pénombre, un vieil homme « égoïste » décidé à réparer le monde à sa façon : une casserole, un geste, une carte-cadeau.
Je suis resté assis un moment dans la voiture, avant de repartir. Je pensais aux notifications sur mon téléphone. À cette tension permanente dans les épaules. À ce bruit intérieur qu’on finit par confondre avec la normalité.
Et puis j’ai revu le visage d’Inès.
Et j’ai compris que mon père avait raison : on ne peut pas tout réparer. C’est trop grand, trop bruyant, trop lourd.
Mais on peut réparer l’espace tout près de nous. Un mètre, deux mètres. On peut obliger le monde à faire une pause. On peut choisir la gentillesse, même quand ça dérange. Surtout quand ça dérange.
Si c’est ça, être égoïste… alors, je crois qu’on devrait tous l’être un peu plus.
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