26/03/2026
À quel moment je me suis perdu(e)
Il y a des instants qui ne font pas de bruit et qui pourtant déplacent toute une vie.
On ne s’en rend pas compte sur le moment. Rien ne se brise avec fracas, rien ne s’effondre sous nos yeux, et pourtant quelque chose s’infléchit, presque imperceptiblement, comme une trajectoire qui dévie d’un degré infime et qui, des années plus t**d, nous laisse face à un paysage intérieur devenu méconnaissable. La perte de soi n’est jamais un événement spectaculaire. Elle s’inscrit dans la répétition silencieuse de micro-renoncements, dans ces ajustements constants où l’on s’éloigne un peu de ce que l’on ressent pour préserver un lien, éviter une tension, maintenir une image, continuer d’être aimable, acceptable, compréhensible.
Le cerveau humain, dans sa logique de survie, privilégie l’attachement à la cohérence interne. Les circuits impliqués dans la régulation émotionnelle et sociale, notamment au niveau du cortex préfrontal médian et des réseaux de mentalisation, apprennent très tôt à moduler l’expression de soi pour préserver la relation. L’enfant comprend, bien avant de pouvoir le formuler, que certaines parts de lui facilitent l’amour, tandis que d’autres le compliquent. Alors il ajuste, il sélectionne, il organise son être autour de ce qui lui permet de rester relié. Ce mouvement est intelligent, adaptatif, profondément vital. Il devient problématique lorsqu’il se rigidifie, lorsqu’il se prolonge au point de faire disparaître l’accès direct à l’expérience intérieure.
La déconnexion de soi ne se produit pas en un instant. Elle se construit comme une stratégie. Elle repose sur une dissociation progressive entre ce que l’on vit et ce que l’on autorise à exister consciemment. Les travaux en neurosciences affectives, notamment ceux de Jaak Panksepp et d’Antonio Damasio, montrent que les émotions constituent un système d’information fondamental pour l’organisme, un langage du corps orienté vers l’action et la régulation. Lorsque ce langage est ignoré, inhibé ou constamment réinterprété pour correspondre à des attentes externes, le sujet perd peu à peu l’accès à ses propres signaux internes. Le corps continue de parler, mais la conscience n’écoute plus de la même manière.
Alors la vie se remplit de décisions qui semblent logiques, cohérentes, adaptées, et pourtant quelque chose en arrière-plan commence à se taire. Une fatigue difficile à nommer s’installe, une forme d’étrangeté face à soi-même, comme si l’on observait sa propre existence de l’extérieur. Les patients décrivent souvent cette sensation avec une précision troublante. Ils parlent d’une impression de jouer un rôle, de répondre correctement, d’être là sans y être vraiment. Ils parlent d’un décalage. Ce décalage correspond, sur le plan neuropsychologique, à une altération de l’intégration entre les systèmes émotionnels profonds et les représentations conscientes de soi. L’individu fonctionne, mais il ne se sent plus habité de l’intérieur.
La question « à quel moment je me suis perdu(e)» surgit toujours après coup. Elle naît dans un espace où quelque chose recommence à vouloir émerger. Car on ne se pose pas cette question lorsqu’on est totalement coupé de soi. Il faut déjà qu’une partie vivante insiste, qu’elle cherche à reprendre contact, qu’elle ressente l’écart. Cette question marque un tournant. Elle témoigne d’un début de reconnexion, même fragile.
Ce qui est bouleversant, c’est que la plupart des personnes ne se sont jamais réellement abandonnées par choix. Elles ont appris à survivre dans un environnement donné, à composer avec des contraintes visibles ou invisibles, à maintenir un équilibre parfois précaire. Elles ont développé des stratégies d’ajustement sophistiquées, souvent admirables, qui leur ont permis de traverser des situations complexes. Le problème ne réside pas dans ces stratégies en elles-mêmes, mais dans le fait qu’elles continuent d’opérer alors que le contexte a changé, alors qu’elles ne sont plus nécessaires avec la même intensité, alors qu’elles entravent désormais l’accès à une vie plus alignée.
La perte de soi correspond à une rigidification adaptative.
À force de s’ajuster, le système finit par oublier qu’il peut faire autrement. Les circuits neuronaux impliqués dans l’habituation et l’apprentissage, notamment les boucles cortico-striatales, renforcent les schémas répétitifs. Plus un comportement est utilisé, plus il devient automatique, moins il est questionné. Ainsi, répondre aux attentes, anticiper les besoins des autres, minimiser ses propres ressentis, tout cela devient fluide, presque invisible. Le sujet agit sans avoir besoin d’y penser. Il devient expert dans l’art de se contourner.
Et pourtant, quelque chose résiste.
Cela peut apparaître sous forme de fatigue chronique, d’anxiété diffuse, de perte de sens, de symptômes somatiques, de relations insatisfaisantes qui se répètent. Le corps et le psychisme possèdent une capacité remarquable à signaler les incohérences internes. Lorsque l’écart entre la vie vécue et la vie ressentie devient trop important, le système entre en tension. Cette tension n’est pas un dysfonctionnement. Elle constitue une tentative de réajustement.
Revenir à soi ne consiste pas à retrouver une version passée, comme si l’on pouvait revenir en arrière. Il s’agit d’un mouvement beaucoup plus profond, qui implique de redonner de la valeur à l’expérience interne, de réapprendre à sentir, à reconnaître, à nommer, à tolérer. Cela demande de traverser des zones d’inconfort, car ce qui a été mis à distance n’a jamais disparu. Les émotions inhibées, les besoins ignorés, les désirs non exprimés continuent d’exister en arrière-plan. Les rencontrer implique une forme de courage, celui de se confronter à ce qui a été évité, parfois pendant des années.
Le processus thérapeutique prend ici toute sa dimension.
Il offre un espace où l’individu peut progressivement rétablir le lien avec lui-même, sans pression de conformité, sans nécessité de performance. Les recherches en psychologie clinique et en neurosciences interpersonnelles, notamment celles de Daniel Siegel, montrent que la relation thérapeutique favorise une réintégration des différentes dimensions du soi, grâce à des mécanismes de co-régulation, de sécurité relationnelle et de mise en sens. Le cerveau se reconfigure dans un environnement où l’expérience interne peut être accueillie sans menace.
À mesure que ce lien se restaure, la question initiale change de nature.
Elle ne reste pas figée dans une quête du moment exact où tout a basculé. Elle devient un point d’appui pour comprendre les mouvements internes, les adaptations passées, les choix implicites. Elle ouvre vers une autre interrogation, plus vivante, plus orientée vers le présent. Comment revenir vers moi maintenant. Comment réapprendre à m’écouter. Comment me sentir à nouveau habitée par ma propre vie.
Et à cet endroit précis, quelque chose se transforme.
La personne ne cherche plus seulement à comprendre son éloignement. Elle commence à expérimenter un rapprochement. Elle découvre que ce qu’elle pensait perdu n’a jamais totalement disparu. Cela attendait, parfois dans le silence, parfois dans la tension, parfois dans des symptômes, que l’on vienne à nouveau à sa rencontre.
Se retrouver ne relève pas d’un effort spectaculaire. Cela se construit dans des micro-expériences répétées où l’on choisit de se considérer comme une source d’information valable. Cela se construit dans l’attention portée aux ressentis, dans la légitimité accordée aux besoins, dans la possibilité d’exister sans se réduire.
Et un jour, sans que cela fasse plus de bruit qu’au moment où tout avait commencé à s’éloigner, la trajectoire change à nouveau.
Pas de manière brutale.
Avec une précision presque invisible.
Mais cette fois, elle ramène vers soi.
A bientôt au cabinet ✨
Clémence