26/01/2026
Il existe une fatigue dont on parle très peu.
Une fatigue qui ne vient ni du travail, ni du manque de sommeil, ni des responsabilités.
Une fatigue plus subtile, plus profonde, presque invisible.
La fatigue de voir clair.
À force d’observer les mécanismes humains, on finit par ne plus pouvoir regarder certaines scènes de la vie avec la même naïveté qu’avant. On ne voit plus seulement une dispute, une vexation, une susceptibilité. On voit la projection, l’interprétation, la blessure ancienne qui parle à la place du présent. On voit le film en accéléré, le scénario avant même que les personnages aient compris dans quoi ils jouent.
Et parfois, cela épuise.
Ce qui use, ce n’est pas la souffrance des gens.
C’est cette tendance profondément humaine à confondre ce que l’on ressent avec ce qui est.
« C’est blessant. »
« C’est choquant. »
« C’est terrible. »
Non pas parce que c’est faux.
Mais parce que c’est vécu comme tel. Et la nuance est immense. Et cette nuance, à force, devient terriblement fatiguante à porter seul.
Nous faisons tous cela, souvent sans même nous en rendre compte. C’est un réflexe ancien, presque automatique, du psychisme humain : interpréter le monde à travers nos blessures, nos peurs, notre histoire.
Parce que lorsque l’on a compris que ce que l’on ressent est une lecture du monde, pas le monde lui-même, on ne peut plus faire semblant de ne pas voir que la majorité des tensions humaines naissent précisément de cette confusion.
Alors on regarde les gens et parfois soi-même se débattre dans des interprétations, exiger des autres qu’ils s’ajustent en permanence à leurs émotions respectives, demander au monde d’être parfait pour ne pas avoir à apprendre à se réguler.
Et un jour, une pensée surgit, un peu brutale, un peu honnête, un peu drôle malgré tout :
« Mais réveillez-vous, bon sang. »
Pas par mépris.
Par saturation.
Saturation de voir des adultes demander une délicatesse infinie des autres alors qu’ils peinent eux-mêmes à se montrer cette délicatesse intérieure. Saturation de cette hypersensibilité non régulée qui transforme le moindre détail en drame existentiel. Saturation de cette culture où tout devient « problématique », où tout devient « blessant », où tout devient « insupportable ».
Tout semble grave.
Tout semble excessif.
Tout semble demander une adaptation constante de l’extérieur.
Et plus personne ne semble se demander :
« Qu’est-ce qui, dans ce que je ressens, m’appartient ? »
Le paradoxe, c’est que cette lassitude touche souvent ceux qui ont beaucoup travaillé sur eux. Ceux qui savent ce que coûte l’introspection. Ceux qui ont appris, parfois dans la douleur, à faire cette phrase simple et pourtant révolutionnaire :
« Ce que je ressens m’appartient. »
Et qui se retrouvent entourés de personnes qui, sans malveillance, font l’inverse :
« Ce que je ressens est ta responsabilité. »
À force, cela donne une impression étrange.
Comme si l’immaturité émotionnelle était devenue la norme sociale.
On ne devient pas dur.
On devient lucide… sans avoir encore retrouvé l’énergie d’être indulgent.
Habituellement, la lucidité s’accompagne de patience. On comprend, on contextualise, on excuse. Mais quand la fatigue s’installe, il ne reste plus que la lucidité. Et elle devient tranchante.
On ne supporte plus le bruit émotionnel ambiant.
On ne supporte plus la dramatisation chronique.
On ne supporte plus l’absence totale de recul sur soi.
On ne supporte plus d’être celui qui comprend pendant que les autres exigent.
Et pourtant, cette lassitude n’est pas un défaut.
C’est un signal.
Le signal que l’on ne peut plus vivre en sur-adaptation permanente. Le signal que l’on ne peut plus, seul, porter la maturité émotionnelle de tout un groupe. Le signal que nos limites relationnelles ont besoin d’être réajustées.
Moins d’indulgence automatique.
Moins de disponibilité psychique.
Moins d’efforts pour expliquer ce qui, au fond, ne demande qu’une chose : que chacun, à son rythme, grandisse un peu.
Et surtout plus de place pour soi.
Il y a même une pointe d’humour dans cette prise de conscience. Parce qu’on réalise qu’on a passé des années à apprendre à mieux se réguler… pour finir par ne plus supporter que les autres ne le fassent pas.
Ironie splendide de la lucidité.
Mais cette étape est saine. Profondément saine.
Elle marque le moment où l’on cesse de compenser l’immaturité émotionnelle des autres. Où l’on accepte que chacun soit responsable de ce qui se passe à l’intérieur de lui. Où l’on arrête de vouloir être l’adulte mature émotionnellement parlant dans toutes les pièces.
Ce n’est pas un rejet des autres.
C’est un retour à soi.
Une économie psychique nécessaire.
Et paradoxalement, c’est souvent à ce moment-là que quelque chose s’apaise. Parce que l’on cesse de vouloir que les autres comprennent. On cesse de vouloir les réveiller. On cesse de vouloir leur apprendre ce qu’ils ne sont pas prêts à apprendre.
On se contente de cette vérité simple, presque libératrice qui est que l'intelligence émotionnelle ne consiste pas à exiger que le monde soit doux avec nous.
Elle consiste à apprendre à être solide à l’intérieur de soi.
Et cela, personne ne peut le faire à la place de quelqu’un.
A bientôt au cabinet ✨
Clémence