19/11/2025
Merci Alexandre Hugues
ACTION LACANIENNE
Contre l'amendement qui ment et qui coûte
"Un amendement aux allures de cheval de Troie" par Romain Aubé
L’occasion était trop belle pour les détracteurs de la psychanalyse. L’opportunité d’une refonte du budget de la Sécurité sociale dans le contexte économique et politique actuel réitère les sempiternelles attaques contre la psychanalyse.
Un assassinat contre la démocratie
« Cet amendement ne remet pas en cause la liberté de choix des patients ni la liberté de pratique des professionnels. » Deux dénégations pour le prix d’une dans cet extrait de l’amendement. Cette forme dénégative laisse entendre combien les auteurs aperçoivent eux-mêmes l’attaque ouverte contre la démocratie qu’ils introduisent, attirant l’attention dessus. Car cet amendement met effectivement en cause le libre choix des patients, et même plus, il évacue la question du choix – l’idée avancée étant celle d’une uniformisation de l’offre de soin par exclusion de la psychanalyse. En somme, le patient n’a même plus son mot à dire – un comble, quand on sait les pouvoirs de la parole !
Et le professionnel ? Eh bien, il fera ce qu’on lui dit. En somme, il deviendra ce que Canguilhem dénonce dès 1958 (comme quoi la chose est ancienne) : un instrument pour remettre la cheville ouvrière dans la chaîne du travail – c’est donc une vision de l’être parlant rabattue sur l’outil [1].
En attaquant les lieux d’exercice, c’est aussi les lieux de formation qui sont visés : les formations orientées par la psychanalyse transmises à l’université ne pourront plus offrir aucun débouché à leurs étudiants et futurs psychologues. L’attaque est donc celle d’un cheval de Troie.
L’argument de l’efficacité
Quels sont les prétextes avancés par ces sénateurs ? « Cet amendement vise à garantir la cohérence scientifique et l’efficience des dépenses de l’assurance maladie. » Il est risible que cette sentence soit énoncée comme venant porter le propos alors que ses fondements sont d’argile. L’amendement repose sur l’argument d’autorité selon lequel les pratiques orientées par la psychanalyse ne seraient pas efficaces et dispendieuses. Rien pourtant n’étaie cela. Dire « Plusieurs rapports publics ont souligné l’absence de preuves d’efficacité et le caractère inadapté, voire contre-productif, de ces approches » n’est rien d’autre qu’un effet d’annonce pour séduire, convaincre sans avoir à avancer d’autres arguments… Car depuis le rapport de l’Inserm de 2004 qui ciblait frontalement la psychanalyse, les rapports publics ultérieurs n’ont plus osé commettre cet impair – les « preuves » à leur disposition criant le contraire. D’ailleurs, plusieurs études et ouvrages sont désormais parus, démontrant l’efficacité de l’approche psychanalytique et des approches psychodynamiques [2].
De la recommandation à l’imposition
L’amendement se légitime des recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS), transformant celles-ci en obligations. Cela s’inscrit dans une veine autoritaire : le président de la HAS ayant d’ailleurs annoncé (le 8 octobre dernier) vouloir rendre opposables juridiquement les recommandations de bonnes pratiques professionnelles (les célèbres RBPP) – l’amendement n°159 prend cette interrogation à la lettre. Alors n’oublions pas ce rappel du lexique : recommandé signifie attirer l’attention, inviter à. C’est pourquoi les RBPP de la HAS ne peuvent en rien exclure d’autres méthodes dont l’efficacité a été reconnue, si ce n’est à faire de l’idéologie…
Les sénateurs-rédacteurs de cet amendement en sont-ils restés au fallacieux rapport de l’Inserm de 2004 ou ont-ils juste saisi l’occasion d’essayer d’assassiner la psychanalyse ? Hier comme aujourd’hui, ce sera un assassinat manqué [3].
[1] Cf. Canguilhem G., « Qu’est-ce que la psychologie ? », Cahiers pour l’analyse, n°2, mars-avril 1966, p. 75-91.
[2] Cf. notamment Rabeyron T., « L’évaluation et l’efficacité des psychothérapies psychanalytiques et de la psychanalyse », L’Évolution psychiatrique, vol. 86, n°3, septembre 2021, p. 455-488.
[3] Cf. Aflalo A., L’Assassinat manqué de la psychanalyse, Nantes, Cécile Défaut, 2009.