23/04/2026
Quand la force remplace le lien : clinique d’une violence parentale transmise
De l’enfant sommé de plier à la répétition du geste
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
I. Une scène qui ne s’oublie pas
Il arrive qu’un parent ne se contente pas de poser une limite.
Il cherche à faire plier.
Le ton monte, le corps s’avance, le regard s’impose.
Ce n’est plus une adresse à un enfant, mais une mise au pas.
Dans cette scène, quelque chose se joue au-delà de l’éducation :
une jouissance de la maîtrise qui déborde la fonction parentale.
II. La dissymétrie qui se déforme
Toute relation parent-enfant suppose une dissymétrie.
Elle est nécessaire. Elle protège. Elle oriente.
Mais lorsque cette dissymétrie se rigidifie,
elle cesse d’être contenante pour devenir écrasante.
L’enfant n’est plus accompagné.
Il est sommé d’obéir, parfois d’humilier sa propre pensée.
Ce n’est plus une limite qui est posée.
C’est une soumission qui est exigée.
III. L’enfant face à la force
L’enfant, pris dans cette violence inégalitaire, tente de s’adapter.
Il peut :
se soumettre, au prix d’un effacement,
se retirer, en silence,
ou se durcir, pour ne pas céder.
Certains développent une inclination à la puissance.
Non par goût, mais par nécessité.
Ce qu’ils ont subi, ils l’intègrent comme mode de lien.
IV. De la violence subie à la violence exercée
Ce que des cliniciens ont longuement observé,
c’est la capacité du sujet à rejouer ce qui l’a marqué.
Non à l’identique.
Mais selon une logique de répétition.
Freud parlait de compulsion de répétition :
ce qui n’a pas été symbolisé insiste, revient, se rejoue.
Ferenczi, dans ses travaux sur le traumatisme, montrait comment l’enfant, face à une violence non pensable, peut s’identifier à l’agresseur pour survivre psychiquement.
Winnicott, lui, insistait sur l’absence d’environnement suffisamment contenant :
lorsque le cadre ne tient pas, le sujet doit se défendre autrement.
V. Le pulsionnel du côté du parent
Mais s’arrêter à l’enfant ne suffit pas.
Il faut regarder du côté du parent.
Dans ces moments de débordement, quelque chose du pulsionnel brut apparaît :
une difficulté à tolérer la frustration,
une atteinte narcissique lorsque l’enfant résiste,
une nécessité de reprendre le contrôle par la force.
L’enfant qui tient tête devient insupportable.
Non parce qu’il désobéit.
Mais parce qu’il met en échec la toute-puissance du parent.
VI. L’insupportable de la limite
Certains parents ne supportent pas que l’enfant existe comme sujet séparé.
La contestation, même minime, est vécue comme une attaque.
Alors la réponse devient disproportionnée.
Ce n’est pas l’enfant qui est visé.
C’est ce qu’il représente : une altérité.
Et cette altérité doit être pliée.
VII. Une chaîne qui se transmet
Ce type de violence n’apparaît pas sans histoire.
On retrouve souvent, en arrière-plan :
des parents eux-mêmes soumis à des formes de dureté,
une absence de parole autour de ces expériences,
une transmission silencieuse de modes de régulation par la force.
La maltraitance ne se transmet pas seulement par les actes.
Elle se transmet par ce qui n’a pas été élaboré.
VIII. La répétition comme tentative de maîtrise
Répéter, ce n’est pas seulement reproduire.
C’est tenter, inconsciemment, de maîtriser ce qui a été subi.
Mais cette maîtrise échoue.
Car elle passe par l’agir, non par la symbolisation.
Et l’enfant devient alors le lieu où se rejoue un conflit ancien.
IX. Sortir de la logique de force
La clinique montre que ce type de fonctionnement peut se travailler.
Mais à une condition :
que le parent puisse reconnaître ce qui le déborde
Non pour se culpabiliser.
Mais pour reprendre une position subjective.
Cela suppose :
d’accepter de ne pas être tout-puissant,
de tolérer l’altérité de l’enfant,
de renoncer à faire plier pour pouvoir faire lien.
X. Restaurer la fonction parentale
Être parent, ce n’est pas gagner.
Ce n’est pas soumettre.
C’est tenir une place où l’enfant peut :
s’opposer sans être détruit,
exister sans être écrasé,
grandir sans devoir se défendre comme un adulte.
XI. Ligne de crête
Entre autorité et violence, la frontière est fine.
Elle se joue dans un point précis :
le parent contient-il sa propre violence, ou la déverse-t-il sur l’enfant ?
Il arrive que la violence ne se transmette pas seulement par les coups…
mais par l’impossibilité, pour un adulte, de renoncer à faire plier un enfant.