07/02/2026
Et vous… comment allez-vous ?
Je sonne.
La porte s’ouvre.
Le patient est là.
Assis. Allongé. Fatigué. Perdu. Amaigri. Silencieux.
Et juste à côté…
Il y a toujours quelqu’un.
Debout.
Un peu trop droit.
Un peu trop souriant.
— « Bonjour, entrez… »
C’est l’aidant.
Celui qui sait où sont les papiers.
Celui qui répond avant le patient.
Celui qui dit “ça va” alors que ses yeux disent “pas trop”.
Je fais le soin.
Je parle au patient.
— « Ça va aujourd’hui ? Pas trop mal ? »
Le patient répond comme il peut.
Ou pas.
Derrière moi, j’entends le soupir discret.
Celui qui n’est pas prévu dans la prescription.
— « Il a eu mal cette nuit…
— Il a peu mangé…
— Il n’a pas dormi… »
Toujours il.
Jamais je.
Je termine le pansement.
Je range mon matériel.
Silence.
Alors je me retourne.
Et je pose la question qui n’est écrite nulle part.
— « Et vous… comment allez-vous ? »
Boum.
Le regard change.
Le sourire se fissure.
Les épaules descendent de cinq centimètres.
— « Oh… moi ça va hein… faut faire avec… »
Mensonge professionnel.
Spécialité aidant.
Je ne dis rien.
Je laisse le silence travailler.
— « Enfin… c’est un peu dur quand même…
— Je dors mal…
— J’ai peur de mal faire…
— J’ai peur de le perdre…
— J’ai peur d’être fatigué…
— J’ai peur d’être nul… »
Le patient regarde.
L’aidant parle.
Pour une fois.
— « Vous savez… vous avez le droit d’être fatigué.
— Vous avez le droit d’en avoir marre.
— Vous avez le droit de ne pas être fort tout le temps. »
Il me regarde comme si je venais d’autoriser un truc interdit.
— « Ah bon ? »
Oui.
Ah bon.
Alors je dis un truc important.
Un truc qu’on oublie trop souvent.
— « Vous savez… vous accompagner, ça fait partie de mon rôle.
— Écouter, rassurer, expliquer, prévenir l’épuisement…
— Ce n’est pas du bonus. C’est du soin. »
Il me regarde, surpris.
— « Ah bon… mais vous êtes là pour lui, non ? »
— « Aussi pour vous.
Parce qu’un patient va rarement mieux quand son aidant va mal. »
Et là, je sors le côté sérieux sous le stétho.
— « Et ce n’est pas du bénévolat.
— On peut demander une prescription.
— On peut mettre en place un BSI.
— Le temps passé avec vous, l’évaluation, le soutien, l’éducation, la coordination…
— tout ça, ça se reconnaît.
— Et ça se valorise. »
Silence.
— « Je croyais qu’il fallait juste tenir… »
Non.
Il ne faut pas juste tenir.
Parce que l’aidant,
c’est le patient invisible.
Celui sans ordonnance.
Celui sans pansement.
Celui sans chambre.
Celui qui porte tout.
Jusqu’au jour où il tombe.
Je repars.
Je ferme la porte.
Dans le dossier de soins , j’écris :
soin réalisé, patient stable.
Et en dessous, dans ma tête et parfois sur le papier :
aidant épuisé, besoin d’accompagnement, BSI à envisager, soutien indispensable.
Parce que soigner, parfois,
ce n’est pas poser un pansement de plus.
C’est reconnaître celui qui est là tous les jours.
Et lui dire enfin :
— « Et vous… on s’occupe de vous quand ? »