16/12/2025
Il a été condamné à mourir en prison pour son dixième vol — puis il a écrit un chef-d’œuvre sur du papier toilette, et les plus grands esprits de France se sont battus pour le faire libérer.
En 1943, Jean Genet était assis dans une cellule de prison française face à une vérité immuable : il ne sortirait jamais. Selon la loi française, une dixième condamnation pour vol entraînait automatiquement la réclusion à perpétuité. Aucun appel. Aucune libération conditionnelle. Aucune seconde chance.
À 33 ans, la vie de Genet n’était qu’une succession de rejets. Abandonné par sa mère à l’âge de sept mois, il ne connut jamais son père. Élevé correctement par une famille d’accueil, il grandit pourtant avec le sentiment profond d’être indésirable — un étranger dans chaque pièce où il entrait.
À dix ans, il fut surpris en train de voler. À quinze ans, il fut envoyé à la colonie pénitentiaire de Mettray, un centre de redressement tristement célèbre où la brutalité et les abus faisaient partie du quotidien. Cette expérience ne le réforma pas — elle cristallisa son identité. Si la société le déclarait criminel, il l’assumerait pleinement. Si elle voulait un voleur, il serait un voleur magnifique.
À dix-huit ans, il s’engagea dans la Légion étrangère française, puis déserta. Il erra à travers l’Europe — Espagne, Italie, Pologne — survivant grâce au vol et à la prostitution. La prison devint sa seconde maison. À la trentaine, Genet avait accepté son destin : criminel de carrière, homosexuel marginalisé dans un monde qui méprisait l’un comme l’autre, condamné à mourir derrière les barreaux.
Puis quelque chose d’inattendu se produisit à la prison de Fresnes, en 1942.
Genet se mit à écrire sérieusement. Pas des lettres de prison ni des notes grossières, mais de la véritable littérature. Il écrivait Notre-Dame-des-Fleurs — un roman peuplé de travestis, de voleurs et de meurtriers dans le milieu interlope de Montmartre. L’écriture était sexuellement explicite, religieusement blasphématoire et d’une beauté saisissante.
Il écrivait sur du papier toilette. Sur des sacs en papier brun. Sur tout fragment qu’il pouvait dissimuler aux gardiens.
Lorsque l’administration pénitentiaire découvrit le manuscrit, elle le détruisit.
Genet le réécrivit entièrement de mémoire.
En 1943, grâce à des réseaux clandestins au sein de la prison, le manuscrit achevé parvint à Jean Cocteau — l’un des écrivains et artistes les plus célébrés de France.
Cocteau le lut et en fut bouleversé. Ce n’était pas une écriture carcérale grossière. C’était de la littérature du plus haut niveau — brute, transgressive, sophistiquée et indéniablement géniale. Un criminel condamné, sans formation académique, écrivait avec la maîtrise d’un grand auteur, transformant la déchéance en poésie.
Cocteau partagea immédiatement le texte avec l’élite intellectuelle française : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pablo Picasso. Tous reconnurent la même vérité choquante — ils lisaient un génie.
Mais Genet était condamné à perpétuité. Même si le roman était publié, il mourrait en prison, son talent enseveli à jamais.
Cocteau refusa de l’accepter. Il organisa une pétition adressée au président français Vincent Auriol, recueillant les signatures des intellectuels et artistes les plus en vue du pays : Sartre, Picasso, Colette, et des dizaines d’autres. Leur argument était radical : Jean Genet était peut-être un voleur, mais il était aussi un génie littéraire, et l’emprisonner serait une catastrophe culturelle.
En 1948, le président Auriol accorda la grâce.
Jean Genet sortit de prison en homme libre — non parce qu’il s’était repenti, ni excusé, ni promis de changer, mais parce que les plus grands esprits de France avaient décidé que son art valait plus que sa punition.
Au cours des deux décennies suivantes, Genet révolutionna la littérature et le théâtre français. Ses pièces — Les Bonnes (1947) et Le Balcon (1956) — déconstruisaient le pouvoir, l’identité et les rituels sociaux à travers le regard des domestiques, des prostituées et des criminels. Ses romans exploraient l’homosexualité et la criminalité avec une honnêteté et une musicalité qui choquèrent et fascinèrent.
Genet ne s’excusa jamais pour son passé. Il ne devint jamais « réformé ». Il fit de sa criminalité, de sa sexualité et de son statut de marginal la base même de son œuvre. Comme il l’écrivit :
« En répudiant les vertus de votre monde, les criminels consentent désespérément à organiser un univers interdit. Ils acceptent d’y vivre. »
Il accepta le mépris — et, à partir de là, força la société française à affronter tout ce qu’elle rejetait.
Mais l’histoire de Genet soulève des questions dérangeantes, toujours sans réponse.
Faut-il célébrer l’art créé par quelqu’un qui a fait du tort à de vraies personnes ? Les vols de Genet n’avaient rien de romantique ni d’innocent — il volait souvent ceux qui avaient peu. Le génie littéraire efface-t-il cela ? Les intellectuels qui l’ont sauvé pensaient que l’art transcende la morale, que le génie mérite d’être préservé quels que soient les crimes de l’artiste. D’autres y ont vu un privilège — le message selon lequel les personnes talentueuses peuvent échapper aux conséquences que subissent les criminels ordinaires.
Genet lui-même ne résolut jamais cette tension. Il resta fièrement, obstinément criminel dans son identité, même après avoir cessé de voler. Plus t**d, il soutint des causes radicales — les Black Panthers, la libération palestinienne, les droits des immigrés — voyant dans leurs luttes le reflet de son propre statut de marginal.
Lorsqu’il mourut en 1986, à 75 ans, il écrivait encore, restait controversé, et refusait toujours d’être autre chose que lui-même.
L’héritage de Jean Genet nous oblige à tenir ensemble des vérités contradictoires : il fut un voleur devenu maître de la littérature. Un criminel gracié au nom du génie. Un paria qui transforma le rejet en art révolutionnaire. Son histoire nous interroge : l’art peut-il racheter une vie criminelle — ou la question du rachat est-elle elle-même mal posée ?
Il écrivait sur du papier toilette dans une cellule de prison, promis à mourir derrière les barreaux. Les plus grands intellectuels français se battirent pour sa liberté. Il sortit et créa des œuvres encore jouées, étudiées et débattues aujourd’hui.
Que cela relève de la justice, du privilège ou de tout autre chose dépend de ce que vous croyez que l’art peut accomplir, de la question de savoir si le génie crée sa propre morale, et si le talent doit réécrire les règles.
Genet aurait sans doute qualifié cette question de foutaise bourgeoise.
Mais il aurait voulu que vous la posiez quand même.