07/02/2026
J’avais onze ans quand une phrase, simple mais puissante, prononcée par ma grand-mère a changé pour toujours ma façon de vivre le rejet.
Ce jour-là, quelque chose en moi a grandi d’un coup. Mon enfance a laissé derrière elle une part d’innocence, pour faire place à quelque chose de plus solide. De plus vrai.
C’était un jour banal. Un de ceux qui passent sans laisser de trace.
Mais pour moi, c’était une cassure.
Je suis rentré de l’école avec mon sac rempli de cahiers, mais le cœur beaucoup trop lourd pour mon âge.
D’habitude, je parlais sans m’arrêter. Je racontais tout, je riais fort, je voulais être entendu.
Ce jour-là, je marchais lentement. En silence.
Avec une tristesse que je ne savais pas encore nommer, mais qui brûlait à l’intérieur.
Quand j’ai ouvert la porte de chez mes grands-parents, ma grand-mère a posé les yeux sur moi… et elle a su.
Elle n’a pas posé de questions.
Elle n’a pas essayé de me remonter le moral avec des phrases toutes faites.
Elle a fait ce que seuls ceux qui aiment vraiment savent faire :
elle a respecté mon silence.
Elle a retiré mon manteau, m’a emmené dans la cuisine, a fait chauffer du chocolat et sorti des biscuits du four.
Puis elle s’est assise en face de moi.
Sans presser. Sans forcer.
Ce n’est qu’après quelques gorgées, quand la chaleur avait un peu desserré le nœud dans ma gorge, que j’ai réussi à parler.
Je lui ai dit, les yeux baissés :
« Je pensais qu’ils m’aimaient bien à l’école… mais aujourd’hui quelqu’un a été méchant avec moi. Et maintenant j’ai l’impression que personne ne m’aime. »
À onze ans, ce n’était pas une simple plainte.
C’était une vérité totale.
Le rejet, même avec de simples mots, peut faire plus mal qu’un coup.
Ça te fait te sentir invisible. Ridicule. De trop.
Et quand tu es enfant, cette douleur devient une certitude :
personne ne m’aime, personne ne me voit, personne ne me choisit.
Ma grand-mère est restée silencieuse un moment.
Elle a bu une gorgée de café, lentement, comme quelqu’un qui connaît le poids des blessures.
Puis elle m’a regardé et m’a dit doucement :
« Il y aura des gens qui t’aimeront profondément.
Il y aura des gens qui ne t’aimeront pas du tout.
Mais la plupart des gens… »
Elle a marqué une pause.
« La plupart ne penseront presque pas à toi. Ni en bien, ni en mal. »
Ces mots m’ont surpris.
Ils n’ont pas effacé ma peine.
Mais ils lui ont retiré son pouvoir.
Elle a continué :
« Ils te remarqueront peut-être pour un détail. Tes chaussures. Ton sourire. Une parole.
Puis ils retourneront à leur vie. À leurs pensées. À leurs propres problèmes. »
Cette phrase, prononcée dans une cuisine chaude alors que mon monde semblait s’écrouler, a trouvé une place en moi.
Elle ne disait pas que la douleur n’existait pas.
Elle disait qu’elle ne définissait pas ma valeur.
Puis elle a ajouté, avec une douceur que je n’ai jamais oubliée :
« Si quelqu’un ne te dit pas bonjour, peut-être qu’il est ailleurs dans sa tête.
Si quelqu’un est froid avec toi, peut-être qu’il porte quelque chose de lourd en lui.
Et si quelqu’un est méchant sans raison… c’est sûrement parce qu’il se bat contre ses propres démons.
Et ça n’a rien à voir avec toi. »
Tout ne tourne pas autour de toi.
Et ce n’est pas une mauvaise nouvelle.
C’est une libération.
Ce moment ne m’a pas guéri d’un coup.
Mais il m’a donné un refuge intérieur.
Un endroit où je peux revenir quand le regard des autres me fait douter.
Quand le silence me blesse plus que les mots.
Quand je me sens rejeté sans comprendre pourquoi.
Je reviens toujours là.
Dans cette cuisine.
Avec ce chocolat chaud.
Et la voix tranquille de ma grand-mère.
Et je me répète :
si je n’ai rien fait de mal, alors cette douleur ne me définit pas.
Cette petite vérité, simple mais profonde, m’a apaisé des centaines de fois depuis.
Et je ne m’en suis jamais séparé.
Le rejet prend mille formes.
Parfois c’est une insulte.
Parfois c’est l’indifférence.
Parfois c’est le silence.
Mais il essaie toujours de te faire croire que tu ne vaux rien.
Et c’est exactement à ce moment-là
que tu as besoin de quelqu’un — ou d’une voix intérieure —
pour te rappeler que ta valeur n’a jamais dépendu du regard des autres.
De: S'aimer dans le Hlel