22/03/2025
DĂšs ma premiĂšre rencontre avec des sages de la tradition du Bouddhisme tibĂ©tain, jâai Ă©tĂ© frappĂ© par le fait quâils manifestaient dâune part une grande force intĂ©rieure, une bienveillance sans faille et une sagesse Ă toute Ă©preuve, et dâautre part une complĂšte absence du sentiment de lâimportance de soi.
Jâai moi-mĂȘme observĂ© Ă quel point lâidentification Ă un « moi » qui siĂ©gerait au cĆur de mon ĂȘtre est une source de vulnĂ©rabilitĂ© constante, et que la libertĂ© intĂ©rieure qui naĂźt dâun amenuisement de cette identification est une source de plĂ©nitude et de confiance sans Ă©gale.
Comprendre la nature de lâego et son mode de fonctionnement est donc dâune importance vitale si lâon souhaite se libĂ©rer des causes intĂ©rieures du mal-ĂȘtre et de la souffrance.
LâidĂ©e de se dĂ©gager de lâemprise de lâego peut nous laisser perplexe, sans doute parce que nous touchons Ă ce que nous croyons ĂȘtre notre identitĂ© fondamentale. Nous imaginons quâau plus profond de nous-mĂȘmes siĂšge une entitĂ© durable qui confĂšre une identitĂ© et une continuitĂ© Ă notre personne.
Cela nous semble si Ă©vident que nous ne jugeons pas nĂ©cessaire d'examiner plus attentivement cette intuition. Pourtant, dĂšs que lâon analyse sĂ©rieusement la nature du « moi », lâon sâaperçoit quâil est impossible dâidentifier une entitĂ© distincte qui puisse y correspondre.
En fin de compte, il sâavĂšre que lâego nâest quâun concept que nous associons au continuum dâexpĂ©riences quâest notre conscience. Nous pourrions penser qu'en consacrant la majeure partie de notre temps Ă satisfaire et Ă renforcer cet ego, nous adoptons la meilleure stratĂ©gie pour atteindre le bonheur.
Mais câest faire ainsi un mauvais pari, car c'est tout le contraire qui se produit.
Lâego ne peut procurer quâune confiance factice, construite sur des attributs prĂ©caires â le pouvoir, le succĂšs, la beautĂ© et la force physiques, le brio intellectuel et lâopinion dâautrui â et sur tout ce qui constitue notre image.
Une confiance en soi digne de ce nom est tout autre.
Câest paradoxalement une qualitĂ© naturelle de lâabsence dâego.
La confiance en soi qui ne repose pas sur lâego est une libertĂ© fondamentale qui nâest plus soumise aux contingences Ă©motionnelles, une invulnĂ©rabilitĂ© face aux jugements dâautrui, une profonde acceptation intĂ©rieure des circonstances, quelles quâelles soient.
Cette libertĂ© se traduit par un sentiment dâouverture Ă tout ce qui se prĂ©sente. Il ne sâagit pas dâune distante froideur ni dâun dĂ©tachement sec, comme on lâimagine parfois lorsque lâon parle du dĂ©tachement bouddhiste, mais dâun rayonnement altruiste qui sâĂ©tend Ă tous les ĂȘtres.
Lorsque lâego ne se repaĂźt pas de ses triomphes, il se nourrit de ses Ă©checs en sâĂ©rigeant en victime.
Entretenu par ses constantes ruminations, sa souffrance lui confirme son existence autant que son euphorie.
Quâil se sente portĂ© au pinacle, diminuĂ©, offensĂ©, ou ignorĂ©, lâego se consolide en nâaccordant dâattention quâĂ lui-mĂȘme.
Lâattachement Ă l'existence de l'ego considĂ©rĂ© comme une entitĂ© unique et autonome est fondamentalement dysfonctionnel, car il est en porte-Ă -faux avec la rĂ©alitĂ©. FondĂ© sur une erreur, il est constamment menacĂ© par la rĂ©alitĂ©, ce qui entretient en nous un profond sentiment dâinsĂ©curitĂ©.
Conscient de sa vulnĂ©rabilitĂ©, lâego tente par tous les moyens de se protĂ©ger et de se renforcer, Ă©prouvant de lâaversion pour tout ce qui le menace et de lâattirance pour tout ce qui le sustente.
De ces pulsions dâattraction et de rĂ©pulsion naissent une foule dâĂ©motions conflictuelles.
En vĂ©ritĂ©, nous ne sommes pas cet ego, nous ne sommes pas cette colĂšre, nous ne sommes pas ce dĂ©sespoir. Notre niveau dâexpĂ©rience le plus fondamental est celui de la conscience pure, cette qualitĂ© premiĂšre de la conscience et qui est le fondement de toute expĂ©rience, de toute Ă©motion, de tout raisonnement, de tout concept, et de toute construction mentale, lâego y compris. Pour dĂ©masquer lâimposture du moi, il faut ainsi mener lâenquĂȘte jusquâau bout. Quelquâun qui soupçonne la prĂ©sence dâun voleur dans sa maison doit inspecter chaque piĂšce, chaque recoin, chaque cachette possible, jusquâĂ ĂȘtre sĂ»r quâil nây a vraiment personne. Alors seulement peut-il avoir lâesprit en paix.
Si lâego constituait vraiment notre essence profonde, on comprendrait notre inquiĂ©tude Ă lâidĂ©e de sâen dĂ©barrasser.
Mais sâil nâest quâune illusion, sâen affranchir ne revient pas Ă extirper le cĆur de notre ĂȘtre, mais simplement Ă ouvrir les yeux, Ă dissiper une erreur. Lâerreur nâoffre aucune rĂ©sistance Ă la connaissance, comme lâobscuritĂ© nâoffre aucune rĂ©sistance Ă la lumiĂšre.
Des millions dâannĂ©es de tĂ©nĂšbres peuvent ĂȘtre dissipĂ©es instantanĂ©ment lorsquâune lumiĂšre est allumĂ©e. »
Matthieu Ricard