09/02/2026
L’incandescence qui dévore
**Sous-titre :
Quand l’amour rejoue la scène originaire de l’abandon – économie narcissique, déni et compulsion de répétition**
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
I. La chute : un effondrement qui ramène l’origine
Elle arrive au cabinet encore glacée par l’événement : sortie de garde à vue.
Son ex-compagnon a porté plainte pour harcèlement.
Elle ne comprend pas, ne reconnaît pas l’image que l’institution renvoie d’elle.
Ce matin-là, c’est tout son Moi-peau (Anzieu) qui s’effondre : honte, confusion, sidération.
Ce qui tombe, ce n’est pas seulement la relation.
C’est l’architecture narcissique qui la soutenait : cet homme fonctionnait comme un objet-source (Laplanche), conteneur externe dont elle dépendait pour se sentir exister.
Un effondrement amoureux, dans certaines trajectoires, ouvre toujours la porte à un trauma bien plus ancien :
celui qui n’a jamais été symbolisé.
II. La flamboyance empruntée : vivre dans la lumière de l’autre
Elle disait qu’avec lui, elle “existant enfin”.
En réalité, elle brillait dans la lumière de l’autre — phénomène typique de la dépendance narcissique primaire : le Moi fissuré cherche un projecteur extérieur pour assurer la continuité d’être (Winnicott).
Lui appartenait au monde artistique, entouré, souhaité, envié.
Elle se sentait mise en vitrine à travers lui.
C’était une lumière qui ne lui appartenait pas.
Elle s’identifiait à un homme flamboyant pour se défaire de l’ombre dans laquelle son histoire l’avait enfermée.
C’est un transfert d’élection : on choisit un partenaire parce qu’il permet d’être autre chose que ce que l’on croit être.
III. La scène originaire : naître dans la faute
L’explication est ailleurs, dans un espace très ancien : sa naissance.
Une mère trop jeune.
Une grossesse malvenue.
La mise à la porte du foyer.
Un mariage imposé pour réparer la “faute”.
L’enfant naît dans un climat saturé de honte.
Elle devient le signe vivant de la transgression.
Plus t**d, la naissance d’un petit garçon scelle les places :
lui, désiré ;
elle, utile ;
elle, auxiliaire ;
elle, jamais centrale.
L’enfant “non désirée” n’est jamais seulement ignorée :
elle est contre-investie.
On la nourrit, on l’élève, mais on ne la confirme pas.
Son Moi se constitue sur un vide d’amour.
Plus t**d, elle cherchera quelqu’un qui, enfin, la désigne comme sujet.
**IV. Aimer pour réparer :
la compulsion de répétition comme fidélité à l’origine**
Cet homme, lumineux mais infidèle, reproduisait à l’identique le schéma maternel :
présence, retrait, séduction, effacement.
Elle savait qu’il avait d’autres femmes “annexes”.
Elle savait, mais elle ne pouvait pas voir.
Le déni (Green) n’est pas une faiblesse : c’est une stratégie de survie narcissique.
La compulsion de répétition (Freud) cherche à réparer en rejouant :
rejouer l’abandon pour, enfin, être choisie.
Rejouer la blessure pour, enfin, être confirmée.
Aimer cet homme, c’était tenter de dénouer une dette de vie ancienne.
V. La rupture : l’agonie narcissique
Quand il la quitte, elle se fracasse.
Ce n’est pas lui qu’elle perd.
C’est la place qu’elle avait enfin trouvée dans sa lumière.
Ce qu’elle tente de retenir, ce n’est pas l’homme,
mais la possibilité d’exister dans un regard.
La garde à vue vient déchirer la fiction :
le réel surgit là où le psychisme résistait.
**VI. Une année de cure :
le ventre comme scène du non-dit**
L’année suivante, sans traitement chimique,
tout remonte à la surface :
sexualité errante, rencontres multiples,
mais surtout avortements répétés.
Elle dit ne pas supporter les contraceptifs.
Mais son corps raconte autre chose.
Chaque grossesse interrompt un fantasme de réparation.
Chaque avortement adresse à la mère un message archaïque :
« Tu ne voulais pas de moi.
Alors pourquoi me faire naître ?
Je refuse, moi aussi, ce qui vient de moi. »
Le ventre devient le théâtre muet de la transmission traumatique.
Racamier parlerait ici de transmission mortifère :
quand l’histoire tue avant même d’être dite.
VII. Écho tragique : Hermione et l’impossible reconnaissance
Dans Andromaque, Racine met en scène une phrase saisissante :
« Je ne t’ai point aimée, qu’ai-je donc faite ? »
Cette réplique, loin d’un aveu romantique, est un effroi ontologique :
comment peut-on ne pas être aimé,
alors que tout en soi demande à l’être ?
Cette question, la patiente la porte de manière indicible.
Elle est née d’un amour empêché,
et passe sa vie à tenter de forcer le destin à l’aimer.
Racine saisit ce que la psychanalyse sait :
ce que l’on cherche dans l’amour,
ce n’est pas l’autre,
mais une scène originaire où exister enfin.
VIII. Petit à petit, elle se relève
La cure avance.
Son regard change.
Elle distingue l’homme réel de l’homme-soleil.
Elle cesse de confondre être aimée et être éclairée.
Elle reconnaît le vide maternel pour ce qu’il fut :
non une fatalité, mais une histoire qui n’était pas la sienne.
La répétition s’érode.
Le déni se fissure.
Elle commence à habiter son propre corps.
Elle cesse de briller pour les autres.
Elle commence à se voir elle-même.
✦ EXTENSION 1
Scène dialoguée façon tragédie — Hermione / Andromaque (inspirée de Racine)
(La patiente se tient au bord de la scène.
L’homme-soleil est une ombre.
La mère, un souffle invisible.)
LA PATIENTE
Pourquoi ne m’avez-vous pas voulue ?
Qu’ai-je donc faite pour naître ainsi, dans la faute ?
LA MÈRE (ombre)
Ce n’est pas toi que j’ai rejetée.
C’est ma propre jeunesse qui brûlait trop fort.
L’HOMME-SOLEIL (silhouette lumineuse)
Je ne t’ai point aimée.
Tu m’as voulu pour réparer un gouffre que je ne pouvais combler.
LA PATIENTE
Je voulais seulement un lieu…
Un lieu où exister sans trembler.
LA MÈRE
Ce lieu n’était pas en moi.
Va le chercher ailleurs.
Va le créer toi-même.
(La lumière se retire.
La patiente reste seule, mais debout.)
✦ EXTENSION 2
Suite clinique : le travail de reconstruction narcissique
Le travail thérapeutique peut alors s’articuler en trois axes :
1. Restaurer le narcissisme primaire
Recréer une zone d’appui interne :
regards stabilisants, cadre constant, présence fiable,
pour réparer la continuité d’être altérée.
2. Désidéaliser l’objet-séducteur
Sortir de la lumière empruntée,
défaire l’illusion d’un amour qui réparerait l’origine.
3. Retisser la scène originaire
Dire ce qui a été tu :
la mise à la porte,
la honte maternelle,
la partialité des liens,
l’enfant “de trop” devenue l’enfant “jamais assez”.
4. Reconstruire un désir qui ne soit pas un appel à l’autre
Revenir vers une identité propre.
Être lumière pour soi, enfin.
5. Relever le corps
Travailler les avortements comme langage du trauma.
Réunir le ventre et le Moi.
Restituer l’avenir à un corps qui n’était qu’un lieu d’effacement.