Mickaël Camps - Psycho-Somatothérapeute

Mickaël Camps - Psycho-Somatothérapeute Formé en Psychologie comportementale, je vous propose un accompagenement thérapeutique qui vous ai

Diplômé de l’Université Paris 8 en évaluation et orientation professionnelle, mon parcours éclectique m’a permis d’aborder plusieurs activités dans divers domaines : le monde artistique, l’exploitation cinématographique ou encore l’acclimatation des reptiles. En parallèle, mon parcours personnel m’a conduit à suivre des formations en accompagnement psycho-relationnel et thérapie comportementale. Je me suis également intéressé aux multiples aspects de l'orientation sexuelle afin de pouvoir accompagner les personnes en questionnement. Aujourd’hui, je propose des séances de thérapies individuelles, des ateliers de groupe ainsi que des séminaires co-animés avec d’autres intervenants dans le but de réaccorder votre communication en fonction de vos valeurs et vos ressources. Nous pourrons aborder ensemble:

Le coeur de votre identité
Votre orientation sexuelle
Vos relations sociales
Vos rapports de couple
La libération de vos peurs
Vos compétences professionnelles
Et tout évènement ponctuel à surmonter (Rupture sentimentale, décès, perte d’emploi...)

17/03/2026

Du pic à glace à la mante religieuse
Basic Instinct ou la femme fatale comme scène de l’angoisse masculine

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

I. Quand un objet banal devient mythe

Dans Basic Instinct, le pic à glace n’est pas seulement une arme. Il est l’exemple parfait de ce que le cinéma sait faire de mieux : arracher un objet domestique à sa banalité pour le hisser au rang de fétiche tragique. Rien, au départ, de plus ordinaire. Et pourtant, par la mise en scène, par la lumière, par l’érotisation du danger, il devient le prolongement d’une figure féminine fascinante et redoutée.

C’est là toute la force fantasmatique du film : faire basculer un accessoire neutre dans une dramaturgie du désir et de la mort. L’objet entre alors dans une logique sacrificielle. Il ne sert plus simplement à tuer. Il sert à condenser une peur archaïque : celle d’une femme qui ne serait plus objet du désir masculin, mais sujet de son propre désir, sujet de sa jouissance, sujet de sa loi.

II. La femme fatale : un vieux scénario culturel

Le cinéma n’a pas inventé cette figure. Il l’a magnifiée. Avant lui, la littérature, les mythes, les récits religieux et moraux avaient déjà longuement travaillé cette silhouette : la belle meurtrière, la séductrice insaisissable, la femme double, attirante et dangereuse.

Depuis Ève, une certaine tradition imaginaire fait de la femme l’annonciatrice d’une transgression. Elle tend le fruit, ouvre la porte, conduit hors du paradis. Elle serait celle par qui la chute advient, celle qui confronte l’homme à la perte d’un monde ordonné, maîtrisé, protégé. La faute ne serait plus seulement morale ; elle deviendrait ontologique. La femme ferait entrer le sujet dans le réel : celui du manque, du désir, de la finitude.

Hollywood a repris ce fil ancien avec une redoutable efficacité. Il ne cesse de recycler l’idée que la beauté féminine, lorsqu’elle échappe à la maîtrise, devient menace. Tant que la femme aime, attend, dépend, rassure, elle reste tolérable. Mais dès qu’elle désire pour elle-même, dès qu’elle semble n’avoir besoin de personne pour j***r, elle devient suspecte.

III. Catherine Tramell : une femme qui échappe

Catherine Tramell n’est pas seulement une criminelle possible. Elle est, plus profondément, une femme qui déjoue les assignations. Elle ne se laisse ni définir, ni attraper, ni moraliser. Elle écrit, manipule les signes, anticipe le regard des autres, retourne contre eux leurs propres fantasmes. Elle ne se contente pas d’être regardée : elle regarde le regard qui se pose sur elle.

C’est ce point qui la rend si troublante. Elle ne tient pas la place passive à laquelle une longue tradition imaginaire a voulu réduire le féminin. Elle ne se présente ni comme victime, ni comme amante dépendante, ni comme simple énigme romantique. Elle pense, elle met en scène, elle avance masquée, mais sans jamais donner l’impression d’être perdue dans son masque. Elle en joue.

Autrement dit, elle n’est pas simplement désirée : elle est sujet du dispositif. Et cela, pour l’imaginaire masculin classique, est insupportable.

IV. Angoisse de castration : ce que le film met en scène

On peut lire Basic Instinct comme une grande machine cinématographique au service d’une angoisse de castration. Non pas au sens réducteur ou scolaire du terme, mais au sens psychanalytique profond : l’homme y est confronté à une femme qui lui rappelle qu’il n’est ni tout-puissant, ni maître du désir, ni garant de la vérité.

La castration, dans cette perspective, n’est pas simplement la peur d’une atteinte corporelle. C’est l’effondrement d’une illusion narcissique : celle d’être centre, mesure, référence. Catherine Tramell fait vaciller cette fiction. Avec elle, le masculin n’est plus souverain. Il ne sait plus s’il désire, s’il enquête, s’il domine, s’il est déjà pris dans le piège.

Le danger n’est donc pas seulement d’être tué. Le danger est d’être décentré. D’être réduit à son trouble. D’être renvoyé à une faille. D’être mis en présence d’une jouissance féminine qui ne demande pas d’autorisation, qui ne se règle pas sur le désir de l’homme, qui peut même se déployer hors de lui.

C’est là que surgit la question essentielle : la femme qui jouit sans dépendre, que menace-t-elle chez l’homme ?
Elle menace son illusion d’être nécessaire.
Elle menace son pouvoir de nomination.
Elle menace son fantasme de maîtrise.
Elle menace enfin le privilège imaginaire d’être celui qui conduit la scène.

V. La femme qui tue : qui tue-t-elle, psychiquement ?

Dire que “la femme qui jouit est suspectée de tuer” ouvre une question très forte : que tuerait-elle au juste ?

Dans l’économie fantasmatique masculine, elle tue d’abord l’enfant-roi qui voudrait être l’unique objet du désir. Elle tue le rêve d’une féminité entièrement offerte, lisible, rassurante. Elle tue le fantasme d’une mère inépuisable et douce, toute tournée vers l’apaisement. Elle tue aussi, parfois, une certaine représentation virile de l’homme comme détenteur de la loi, du savoir et du contrôle.

Plus encore, elle tue peut-être une fiction narcissique : celle d’un masculin qui pourrait traverser le désir sans jamais y perdre quelque chose. Or désirer, c’est toujours risquer une perte. Aimer, c’est consentir à ne pas tout posséder. Être face à une femme libre, c’est être rappelé à cette vérité que beaucoup de défenses cherchent précisément à éviter.

La meurtrière fascinante condense alors cette peur : non seulement elle peut prendre la vie, mais elle peut enlever au sujet masculin ses certitudes les plus profondes. Elle le met au bord d’un vide : celui où l’autre n’est plus une garantie, mais une altérité irréductible.

VI. La mante religieuse : figure animale du fantasme masculin

La référence à la mante religieuse n’est pas anodine. Elle appartient à tout un bestiaire culturel où le féminin est animalisé pour être pensé comme menace. La mante attire, s’unit, puis détruit. Elle est devenue l’emblème d’un imaginaire où la sexualité féminine serait prédatrice.

Mais ce bestiaire en dit souvent davantage sur la peur masculine que sur les femmes elles-mêmes. Ce qu’il met en image, ce n’est pas une vérité du féminin, c’est une difficulté du masculin à symboliser une altérité qui ne lui obéit pas.

La femme devient alors insecte, sphinge, vampire, v***e noire, sirène. Toutes ces figures ont un point commun : elles incarnent une séduction qui conduit l’homme à sa perte. Or cette “perte” mérite d’être entendue autrement. Ce qui se perd, ce n’est pas seulement la vie, c’est le pouvoir. C’est la position de surplomb. C’est l’assurance d’être sujet face à un objet.

La mante religieuse n’est donc pas un portrait du féminin. C’est la projection dramatisée d’une angoisse masculine face à une jouissance autre.

VII. Le féminin comme confrontation au réel

Il existe dans Basic Instinct une dimension presque métaphysique. Catherine Tramell est moins un personnage psychologique qu’une figure de bord. Elle amène les hommes au bord de ce qu’ils ne maîtrisent pas. Elle les pousse vers une zone où les catégories vacillent : vérité ou mensonge, innocence ou culpabilité, amour ou manipulation, plaisir ou anéantissement.

En ce sens, elle fonctionne comme une confrontation au réel. Non pas le réel factuel de l’enquête, mais le réel au sens psychanalytique : ce qui échappe à la maîtrise, ce qui résiste à la mise en ordre, ce qui vient trouer les récits sécurisants.

Face à elle, les hommes du film se débattent moins avec un crime qu’avec leur propre désarroi. Ils voudraient savoir, classer, posséder, conclure. Or Catherine ne cesse de déplacer la scène. Elle laisse entendre que le désir est un territoire sans garantie, que la vérité ne se livre pas complètement, que le sexe touche à quelque chose de plus sombre et de plus instable que les codes sociaux.

VIII. Le regard, le contrôle, l’humiliation

L’une des grandes réussites du film est d’avoir déplacé le rapport de pouvoir vers le regard. Dans les scènes célèbres d’interrogatoire, ce n’est pas seulement Catherine qui est observée : ce sont les hommes qui sont exposés dans leur propre regard. Leur fascination les trahit. Leur maîtrise se fissure. Leur autorité institutionnelle vacille sous l’effet d’un trouble qu’ils ne peuvent pas contenir.

Autrement dit, la scène ne montre pas simplement une femme dangereuse ; elle montre des hommes déstabilisés par leur propre désir. Et c’est là que se loge une humiliation narcissique profonde. Le sujet masculin découvre qu’il n’est pas maître chez lui. Ni dans son corps, ni dans son regard, ni dans son enquête.

Le film joue brillamment de cette inversion. La femme qui devait être examinée devient celle qui révèle. Elle met à nu la fragilité des défenses viriles. Elle renvoie chacun à la part obscure de sa propre excitation, de sa propre dépendance, de sa propre faille.

IX. Beauté meurtrière ou mythe défensif ?

Il faut ici faire un pas de côté. Car Basic Instinct ne dit pas seulement quelque chose des femmes ; il dit surtout quelque chose de la manière dont une culture construit certaines femmes pour se défendre d’elles.

La “beauté meurtrière” peut être lue comme un mythe défensif. Lorsqu’une femme fascine, dérange, pense, désire, échappe, il devient tentant de l’identifier à un danger. On la transforme en péril afin de ne pas reconnaître ce qu’elle met en crise. Ce procédé protège le narcissisme masculin : si elle est dangereuse, alors il n’est pas nécessaire d’interroger ce qu’elle révèle.

Ce qu’elle révèle, pourtant, est précieux : l’impossibilité de réduire l’autre à une fonction rassurante. Le féminin libre vient rappeler que le désir n’est jamais complètement domestiquable. Et c’est peut-être cela, au fond, que le film dramatise derrière ses codes de thriller érotique : la difficulté à supporter une femme qui ne consent pas à être contenue dans le fantasme masculin.

X. Une clinique du soupçon porté sur la femme libre

Sur un versant plus clinique, cette figure résonne avec de nombreuses formes de soupçon dont les femmes peuvent encore faire l’objet. Une femme trop autonome sera dite froide. Une femme trop intelligente sera dite manipulatrice. Une femme qui assume sa sexualité sera dite dangereuse. Une femme qui ne dépend pas affectivement sera parfois vécue comme humiliante.

Le soupçon naît alors non d’un acte réel, mais d’un trouble provoqué chez l’autre. Ce n’est pas tant ce qu’elle fait qui dérange que ce qu’elle ne demande pas. Ne pas demander à être validée, protégée, guidée, contenue : voilà qui peut être vécu comme une offense dans certaines économies psychiques.

À cet endroit, Basic Instinct rejoint quelque chose de très ancien : la tendance à criminaliser symboliquement les femmes qui ne se soumettent pas à l’ordre imaginaire attendu.

XI. Le cinéma, machine à fantasmes

Le génie du cinéma est de donner corps à ces fantasmes. Il les habille de chair, de lumière, de musique, de montage. Il leur donne un visage inoubliable. Mais il faut alors tenir les deux dimensions ensemble : la puissance esthétique de cette figure, et la structure imaginaire qu’elle reconduit.

Car Basic Instinct fascine précisément parce qu’il met en scène avec raffinement une peur archaïque. Il ne se contente pas de raconter une intrigue criminelle. Il met à l’écran une vieille fable : celle selon laquelle la femme trop belle, trop libre, trop opaque, finit par devenir mortifère.

Et pourtant, ce n’est pas le film qu’il faudrait accuser simplement. Il faut plutôt l’écouter comme un symptôme culturel. Il rend visible une organisation fantasmatique persistante. Il montre combien la liberté féminine reste, dans certains récits, associée à la menace, à la déliaison, à la perte.

XII. Au bord de la crête

C’est sur cette ligne de crête que Basic Instinct reste intéressant cliniquement. Non parce qu’il dirait la vérité sur les femmes, mais parce qu’il expose avec éclat les peurs qu’elles suscitent lorsqu’elles sortent de la place assignée.

Du pic à glace à la mante religieuse, il y a tout un trajet imaginaire. Un objet banal devient arme mythique. Une femme libre devient prédatrice symbolique. Une jouissance non soumise devient péril. Et l’homme, face à elle, découvre qu’il ne risque pas seulement sa vie : il risque sa souveraineté imaginaire.

C’est peut-être cela que le film grave si profondément dans les mémoires : la beauté n’y devient meurtrière que parce qu’elle échappe à la maîtrise. Elle ne tue pas seulement un corps. Elle atteint une croyance plus intime : celle qu’un homme pourrait désirer sans jamais être désarmé.

Or aimer, désirer, rencontrer l’autre, c’est toujours consentir à être désarmé un peu. Là où cette vérité devient intolérable, la femme libre peut être transformée en monstre. Non parce qu’elle tue, mais parce qu’elle rappelle à l’homme qu’il n’est pas tout.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste Voir moins

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17/03/2026

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Du pic à glace à la mante religieuse
Basic Instinct ou la femme fatale comme scène de l’angoisse masculine

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

I. Quand un objet banal devient mythe

Dans Basic Instinct, le pic à glace n’est pas seulement une arme. Il est l’exemple parfait de ce que le cinéma sait faire de mieux : arracher un objet domestique à sa banalité pour le hisser au rang de fétiche tragique. Rien, au départ, de plus ordinaire. Et pourtant, par la mise en scène, par la lumière, par l’érotisation du danger, il devient le prolongement d’une figure féminine fascinante et redoutée.

C’est là toute la force fantasmatique du film : faire basculer un accessoire neutre dans une dramaturgie du désir et de la mort. L’objet entre alors dans une logique sacrificielle. Il ne sert plus simplement à tuer. Il sert à condenser une peur archaïque : celle d’une femme qui ne serait plus objet du désir masculin, mais sujet de son propre désir, sujet de sa jouissance, sujet de sa loi.

II. La femme fatale : un vieux scénario culturel

Le cinéma n’a pas inventé cette figure. Il l’a magnifiée. Avant lui, la littérature, les mythes, les récits religieux et moraux avaient déjà longuement travaillé cette silhouette : la belle meurtrière, la séductrice insaisissable, la femme double, attirante et dangereuse.

Depuis Ève, une certaine tradition imaginaire fait de la femme l’annonciatrice d’une transgression. Elle tend le fruit, ouvre la porte, conduit hors du paradis. Elle serait celle par qui la chute advient, celle qui confronte l’homme à la perte d’un monde ordonné, maîtrisé, protégé. La faute ne serait plus seulement morale ; elle deviendrait ontologique. La femme ferait entrer le sujet dans le réel : celui du manque, du désir, de la finitude.

Hollywood a repris ce fil ancien avec une redoutable efficacité. Il ne cesse de recycler l’idée que la beauté féminine, lorsqu’elle échappe à la maîtrise, devient menace. Tant que la femme aime, attend, dépend, rassure, elle reste tolérable. Mais dès qu’elle désire pour elle-même, dès qu’elle semble n’avoir besoin de personne pour j***r, elle devient suspecte.

III. Catherine Tramell : une femme qui échappe

Catherine Tramell n’est pas seulement une criminelle possible. Elle est, plus profondément, une femme qui déjoue les assignations. Elle ne se laisse ni définir, ni attraper, ni moraliser. Elle écrit, manipule les signes, anticipe le regard des autres, retourne contre eux leurs propres fantasmes. Elle ne se contente pas d’être regardée : elle regarde le regard qui se pose sur elle.

C’est ce point qui la rend si troublante. Elle ne tient pas la place passive à laquelle une longue tradition imaginaire a voulu réduire le féminin. Elle ne se présente ni comme victime, ni comme amante dépendante, ni comme simple énigme romantique. Elle pense, elle met en scène, elle avance masquée, mais sans jamais donner l’impression d’être perdue dans son masque. Elle en joue.

Autrement dit, elle n’est pas simplement désirée : elle est sujet du dispositif. Et cela, pour l’imaginaire masculin classique, est insupportable.

IV. Angoisse de castration : ce que le film met en scène

On peut lire Basic Instinct comme une grande machine cinématographique au service d’une angoisse de castration. Non pas au sens réducteur ou scolaire du terme, mais au sens psychanalytique profond : l’homme y est confronté à une femme qui lui rappelle qu’il n’est ni tout-puissant, ni maître du désir, ni garant de la vérité.

La castration, dans cette perspective, n’est pas simplement la peur d’une atteinte corporelle. C’est l’effondrement d’une illusion narcissique : celle d’être centre, mesure, référence. Catherine Tramell fait vaciller cette fiction. Avec elle, le masculin n’est plus souverain. Il ne sait plus s’il désire, s’il enquête, s’il domine, s’il est déjà pris dans le piège.

Le danger n’est donc pas seulement d’être tué. Le danger est d’être décentré. D’être réduit à son trouble. D’être renvoyé à une faille. D’être mis en présence d’une jouissance féminine qui ne demande pas d’autorisation, qui ne se règle pas sur le désir de l’homme, qui peut même se déployer hors de lui.

C’est là que surgit la question essentielle : la femme qui jouit sans dépendre, que menace-t-elle chez l’homme ?
Elle menace son illusion d’être nécessaire.
Elle menace son pouvoir de nomination.
Elle menace son fantasme de maîtrise.
Elle menace enfin le privilège imaginaire d’être celui qui conduit la scène.

V. La femme qui tue : qui tue-t-elle, psychiquement ?

Dire que “la femme qui jouit est suspectée de tuer” ouvre une question très forte : que tuerait-elle au juste ?

Dans l’économie fantasmatique masculine, elle tue d’abord l’enfant-roi qui voudrait être l’unique objet du désir. Elle tue le rêve d’une féminité entièrement offerte, lisible, rassurante. Elle tue le fantasme d’une mère inépuisable et douce, toute tournée vers l’apaisement. Elle tue aussi, parfois, une certaine représentation virile de l’homme comme détenteur de la loi, du savoir et du contrôle.

Plus encore, elle tue peut-être une fiction narcissique : celle d’un masculin qui pourrait traverser le désir sans jamais y perdre quelque chose. Or désirer, c’est toujours risquer une perte. Aimer, c’est consentir à ne pas tout posséder. Être face à une femme libre, c’est être rappelé à cette vérité que beaucoup de défenses cherchent précisément à éviter.

La meurtrière fascinante condense alors cette peur : non seulement elle peut prendre la vie, mais elle peut enlever au sujet masculin ses certitudes les plus profondes. Elle le met au bord d’un vide : celui où l’autre n’est plus une garantie, mais une altérité irréductible.

VI. La mante religieuse : figure animale du fantasme masculin

La référence à la mante religieuse n’est pas anodine. Elle appartient à tout un bestiaire culturel où le féminin est animalisé pour être pensé comme menace. La mante attire, s’unit, puis détruit. Elle est devenue l’emblème d’un imaginaire où la sexualité féminine serait prédatrice.

Mais ce bestiaire en dit souvent davantage sur la peur masculine que sur les femmes elles-mêmes. Ce qu’il met en image, ce n’est pas une vérité du féminin, c’est une difficulté du masculin à symboliser une altérité qui ne lui obéit pas.

La femme devient alors insecte, sphinge, vampire, v***e noire, sirène. Toutes ces figures ont un point commun : elles incarnent une séduction qui conduit l’homme à sa perte. Or cette “perte” mérite d’être entendue autrement. Ce qui se perd, ce n’est pas seulement la vie, c’est le pouvoir. C’est la position de surplomb. C’est l’assurance d’être sujet face à un objet.

La mante religieuse n’est donc pas un portrait du féminin. C’est la projection dramatisée d’une angoisse masculine face à une jouissance autre.

VII. Le féminin comme confrontation au réel

Il existe dans Basic Instinct une dimension presque métaphysique. Catherine Tramell est moins un personnage psychologique qu’une figure de bord. Elle amène les hommes au bord de ce qu’ils ne maîtrisent pas. Elle les pousse vers une zone où les catégories vacillent : vérité ou mensonge, innocence ou culpabilité, amour ou manipulation, plaisir ou anéantissement.

En ce sens, elle fonctionne comme une confrontation au réel. Non pas le réel factuel de l’enquête, mais le réel au sens psychanalytique : ce qui échappe à la maîtrise, ce qui résiste à la mise en ordre, ce qui vient trouer les récits sécurisants.

Face à elle, les hommes du film se débattent moins avec un crime qu’avec leur propre désarroi. Ils voudraient savoir, classer, posséder, conclure. Or Catherine ne cesse de déplacer la scène. Elle laisse entendre que le désir est un territoire sans garantie, que la vérité ne se livre pas complètement, que le sexe touche à quelque chose de plus sombre et de plus instable que les codes sociaux.

VIII. Le regard, le contrôle, l’humiliation

L’une des grandes réussites du film est d’avoir déplacé le rapport de pouvoir vers le regard. Dans les scènes célèbres d’interrogatoire, ce n’est pas seulement Catherine qui est observée : ce sont les hommes qui sont exposés dans leur propre regard. Leur fascination les trahit. Leur maîtrise se fissure. Leur autorité institutionnelle vacille sous l’effet d’un trouble qu’ils ne peuvent pas contenir.

Autrement dit, la scène ne montre pas simplement une femme dangereuse ; elle montre des hommes déstabilisés par leur propre désir. Et c’est là que se loge une humiliation narcissique profonde. Le sujet masculin découvre qu’il n’est pas maître chez lui. Ni dans son corps, ni dans son regard, ni dans son enquête.

Le film joue brillamment de cette inversion. La femme qui devait être examinée devient celle qui révèle. Elle met à nu la fragilité des défenses viriles. Elle renvoie chacun à la part obscure de sa propre excitation, de sa propre dépendance, de sa propre faille.

IX. Beauté meurtrière ou mythe défensif ?

Il faut ici faire un pas de côté. Car Basic Instinct ne dit pas seulement quelque chose des femmes ; il dit surtout quelque chose de la manière dont une culture construit certaines femmes pour se défendre d’elles.

La “beauté meurtrière” peut être lue comme un mythe défensif. Lorsqu’une femme fascine, dérange, pense, désire, échappe, il devient tentant de l’identifier à un danger. On la transforme en péril afin de ne pas reconnaître ce qu’elle met en crise. Ce procédé protège le narcissisme masculin : si elle est dangereuse, alors il n’est pas nécessaire d’interroger ce qu’elle révèle.

Ce qu’elle révèle, pourtant, est précieux : l’impossibilité de réduire l’autre à une fonction rassurante. Le féminin libre vient rappeler que le désir n’est jamais complètement domestiquable. Et c’est peut-être cela, au fond, que le film dramatise derrière ses codes de thriller érotique : la difficulté à supporter une femme qui ne consent pas à être contenue dans le fantasme masculin.

X. Une clinique du soupçon porté sur la femme libre

Sur un versant plus clinique, cette figure résonne avec de nombreuses formes de soupçon dont les femmes peuvent encore faire l’objet. Une femme trop autonome sera dite froide. Une femme trop intelligente sera dite manipulatrice. Une femme qui assume sa sexualité sera dite dangereuse. Une femme qui ne dépend pas affectivement sera parfois vécue comme humiliante.

Le soupçon naît alors non d’un acte réel, mais d’un trouble provoqué chez l’autre. Ce n’est pas tant ce qu’elle fait qui dérange que ce qu’elle ne demande pas. Ne pas demander à être validée, protégée, guidée, contenue : voilà qui peut être vécu comme une offense dans certaines économies psychiques.

À cet endroit, Basic Instinct rejoint quelque chose de très ancien : la tendance à criminaliser symboliquement les femmes qui ne se soumettent pas à l’ordre imaginaire attendu.

XI. Le cinéma, machine à fantasmes

Le génie du cinéma est de donner corps à ces fantasmes. Il les habille de chair, de lumière, de musique, de montage. Il leur donne un visage inoubliable. Mais il faut alors tenir les deux dimensions ensemble : la puissance esthétique de cette figure, et la structure imaginaire qu’elle reconduit.

Car Basic Instinct fascine précisément parce qu’il met en scène avec raffinement une peur archaïque. Il ne se contente pas de raconter une intrigue criminelle. Il met à l’écran une vieille fable : celle selon laquelle la femme trop belle, trop libre, trop opaque, finit par devenir mortifère.

Et pourtant, ce n’est pas le film qu’il faudrait accuser simplement. Il faut plutôt l’écouter comme un symptôme culturel. Il rend visible une organisation fantasmatique persistante. Il montre combien la liberté féminine reste, dans certains récits, associée à la menace, à la déliaison, à la perte.

XII. Au bord de la crête

C’est sur cette ligne de crête que Basic Instinct reste intéressant cliniquement. Non parce qu’il dirait la vérité sur les femmes, mais parce qu’il expose avec éclat les peurs qu’elles suscitent lorsqu’elles sortent de la place assignée.

Du pic à glace à la mante religieuse, il y a tout un trajet imaginaire. Un objet banal devient arme mythique. Une femme libre devient prédatrice symbolique. Une jouissance non soumise devient péril. Et l’homme, face à elle, découvre qu’il ne risque pas seulement sa vie : il risque sa souveraineté imaginaire.

C’est peut-être cela que le film grave si profondément dans les mémoires : la beauté n’y devient meurtrière que parce qu’elle échappe à la maîtrise. Elle ne tue pas seulement un corps. Elle atteint une croyance plus intime : celle qu’un homme pourrait désirer sans jamais être désarmé.

Or aimer, désirer, rencontrer l’autre, c’est toujours consentir à être désarmé un peu. Là où cette vérité devient intolérable, la femme libre peut être transformée en monstre. Non parce qu’elle tue, mais parce qu’elle rappelle à l’homme qu’il n’est pas tout.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste Voir moins

Très intéressant..  🤔🧙🏼‍♀️
02/03/2026

Très intéressant.. 🤔🧙🏼‍♀️

Voldemort ou la haine pure
Harry Potter, clinique d’une déliaison

I. Dans Harry Potter, le mal n’est pas seulement un ennemi extérieur : il est une structure. Un système de pensée, une organisation politique, une contagion psychique. Voldemort n’est pas un “méchant” au sens enfantin ; il est une figure du désêtre, du sujet qui a choisi — ou subi — une voie où l’autre n’existe plus comme autre, seulement comme obstacle, impureté, proie, matériau.

II. Ce qui saisit d’emblée, c’est la logique de la pureté : pureté du sang, hiérarchie des naissances, tri entre “sorciers” et “moldus”. Cette obsession n’a rien d’anecdotique : elle porte la trace d’un imaginaire politique reconnaissable, celui des régimes où la peur se fabrique un ennemi intérieur, où la race devient religion, où l’on rebaptise la violence “propreté”. Les Mangemorts ressemblent moins à des bandits qu’à une milice : signes, salut, uniformes, menaces, propagande. Le mal devient collectif dès lors qu’il devient “cause”.

III. Freud appelait “travail de culture” ce processus fragile par lequel l’humain renonce à une part de jouissance destructrice pour rendre la vie possible avec les autres. Voldemort, lui, incarne l’inverse : le refus du travail de culture. Refus du manque, refus de la limite, refus de l’altérité. À cet endroit, le mal n’est pas la violence brute ; il est l’idéologie qui autorise la violence en la rendant nécessaire, logique, légitime.

IV. Sa haine n’a pas seulement un objet : elle a une fonction. La haine, chez Voldemort, est une façon de ne pas éprouver la dépendance, la fragilité, la perte. Tout ce qui rappelle la condition humaine (aimer, attendre, manquer, vieillir, mourir) est converti en rage et en contrôle. Le mal devient une stratégie contre l’angoisse : plutôt que trembler, dominer ; plutôt que perdre, tuer ; plutôt que souffrir, dissoudre l’autre.

V. Le cœur clinique de la saga se niche dans une idée forte : Harry porte une part de Voldemort. Cette “gémellité” symbolique (cicatrice, visions, langue des serpents, fragments d’âme) dit quelque chose de très juste : le sujet n’est pas indemne. Il hérite. Il introjecte. Il transporte en lui des restes d’horreur qui ne viennent pas de lui. Et pourtant, il doit vivre avec. C’est là que Harry Potter devient presque un récit clinique : comment ne pas devenir ce qui a été rencontré trop tôt ?

VI. La cicatrice n’est pas un simple signe d’élection : c’est une marque traumatique. Le trauma, ici, n’est pas seulement “un événement passé” : c’est une empreinte active, une manière dont le passé continue à revenir, à capturer l’attention, à coloniser le présent. Voldemort revient dans Harry comme une intrusion, un envahissement. Ce qui insiste, ce n’est pas la mémoire : c’est la répétition.

VII. Face à cela, deux voies se dessinent. Première voie : la déliaison. Se couper du lien, se couper de l’amour, se couper du remords, se couper de la mort elle-même. Les Horcruxes sont l’emblème absolu de cette voie : plutôt que consentir à une finitude, morceler l’âme, la disséminer, la cacher. Une immortalité payée par la fragmentation. C’est une métaphore limpide : vouloir vivre sans perte conduit à vivre sans unité.

VIII. Deuxième voie : la vie, mais coûteuse. Chez Harry, la pulsion de vie n’est pas “le bonheur” ; c’est une capacité à tenir le lien malgré la tentation de haïr, malgré la tentation de se venger, malgré la séduction de la toute-puissance. Sa force n’est pas un don magique : c’est un travail intérieur. Un choix répété : ne pas laisser le monstre hérité dicter la loi.

IX. Le film raconte alors une chose rare : l’amour n’est pas un sentiment décoratif, c’est une force structurante. Le sacrifice de la mère (Lily) n’est pas une scène lacrymale : c’est une scène fondatrice. Un acte qui inscrit une autre logique dans la chair du sujet : “la vie vaut plus que la domination”. Dans ce monde, l’amour ne protège pas parce qu’il est “gentil”, mais parce qu’il crée une limite au mal : il interdit que l’autre soit réduit à un objet.

X. C’est aussi pour cela que Voldemort est “anti-Peter Pan”, si l’expression convient : non pas l’enfant éternel qui refuse de grandir dans l’insouciance, mais celui qui refuse de grandir dans le sens le plus grave : refuser d’assumer la perte. Ne pas devenir adulte, ici, c’est ne pas consentir à la séparation, à la mortalité, au manque — et convertir cette impossibilité en programme de destruction.

XI. Le mal devient alors insidieux : il ne vient pas seulement d’un tyran, il vient de la servitude volontaire. Ceux qui suivent Voldemort le font parfois par peur, parfois par intérêt, parfois par fascination. C’est l’une des grandes réussites de l’œuvre : montrer que l’horreur n’a pas besoin de monstres extraordinaires, elle a besoin d’une multitude de renoncements ordinaires. L’ombre gagne quand chacun se dit : “ce n’est pas mon affaire.”

XII. Reste la question la plus clinique : que faire des fragments sombres en soi ? La saga propose une réponse simple, presque austère : les reconnaître, ne pas les confondre avec l’identité, ne pas les nier, ne pas les servir. “Identifier le monstre en soi” ne veut pas dire s’y réduire ; cela veut dire cesser de l’ignorer. Car ce qui n’est pas reconnu agit dans le dos du sujet.

XIII. À cet endroit, l’éthique du lien devient décisive. Tenir un cadre, tenir une parole, tenir un attachement, tenir une loyauté, même fragile. Des figures comme Dumbledore, McGonagall, Sirius, Lupin, mais surtout le trio Harry–Ron–Hermione, font exister une résistance qui n’est pas seulement militaire : une résistance psychique. Résister, c’est continuer à faire monde avec l’autre. Continuer à parler. Continuer à aimer. Continuer à transmettre.

XIV. Voldemort, au fond, n’est pas seulement celui qui tue : c’est celui qui veut abolir l’idée même que l’amour a une valeur. Et Harry Potter répond : l’amour a un prix, et c’est précisément pour cela qu’il vaut. Il oblige à renoncer à la jouissance de détruire. Il oblige à laisser l’autre exister. Il oblige à consentir à la perte. Ce consentement n’est pas une faiblesse : c’est une victoire sur la déliaison.

XV. Une dernière note, plus cinéphile : la saga réussit à faire sentir le glissement d’un conte vers une noirceur historique. Plus l’histoire avance, plus la lumière se retire, plus le monde se militarise, plus la peur devient norme. Ce mouvement donne au spectateur une expérience : celle d’une société qui se durcit, et d’un sujet qui doit choisir entre deux devenirs. Devenir instrument du mal, ou devenir porteur de lien. Entre amour et destructivité, le “travail de culture” n’est jamais acquis : il se refait, scène après scène.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

Adresse

18 Rue De L’Obier
Nîmes
30900

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