08/03/2026
A L'INSTITUT PARIS BRUNE, LES MÈRES ATTEINTES DE TROUBLES PSY AU CENTRE DE TOUTES LES ATTENTIONS
REPORTAGE | Longtemps, le désir d’enfant chez les femmes souffrant de maladies psychiques a été vu d’un mauvais œil par les médecins. La consultation spécialisée du centre de psychopathologie périnatale de l’institut Paris Brune met à mal leurs a priori. Ce dispositif unique en France permet à ces patientes d’entamer et de poursuivre leur grossesse en bénéficiant d’un suivi médical adapté à leur état de santé mentale.
Enceinte de sept mois, elle a fait le voyage depuis la Bretagne pour rencontrer l’équipe de la CICO, la consultation d’information, de conseils et d’orientation des femmes suivies pour troubles psychiques, enceintes ou avec désir d’enfant. Manuela (tous les prénoms des patientes ont été modifiés), 36 ans, a rendez-vous un matin de janvier avec le pédopsychiatre Romain Dugravier et la psychologue Philippine Besnier.
Tous deux travaillent au centre de psychopathologie périnatale de l’Institut Paris Brune (14e), à l’origine de la CICO et dont le docteur Dugravier est le directeur. Dans une salle spacieuse meublée d’un bureau et d’un canapé, Manuela dépose un sac en plastique rempli de vêtements pour nouveau-né qu’une amie vient de lui prêter et s’assoit lourdement sur une chaise.
Son ventre proéminent tend son chemisier ocre, et elle laisse tomber à ses pieds la ceinture élastique qui maintient ses lombaires, mises à l’épreuve par la grossesse. Psychologue en Bretagne et déjà mère d’un fils de 4 ans, elle a souffert, quinze mois après la naissance de ce dernier, d’une sévère dépression du post-partum.
Face à Romain Dugravier et à Philippine Besnier, elle décrit ses symptômes, « très étranges » : « Un jour, au volant, j’ai complètement perdu la vue de mon œil gauche et mes bras sont devenus lourds. » Les examens menés aux urgences écartent une cause physiologique, mais, dans les jours qui suivent, Manuela ne parvient pas à récupérer. Elle ressent une forte angoisse et fait l’expérience d’épisodes de dépersonnalisation et de déréalisation.
Son médecin généraliste lui prescrit des antidépresseurs, qui la soulagent un temps, mais elle rechute dès qu’elle cesse de les prendre, quelques mois plus t**d. Elle suit aujourd’hui un traitement qui lui convient, mais a été adressée à cette consultation spécialisée par son psychiatre, afin de trouver des réponses à certaines de ses inquiétudes : « Les médicaments que je prends sont-ils compatibles avec une grossesse ? Et avec l’allaitement ? Est-ce que je risque une rechute après la naissance ? »
« UN FILET DE SÉCURITÉ »
Lancé en 2011 par les psychiatres Marie-Noëlle Vacheron et Anne-Sophie Mintz, ce dispositif ultra-spécialisé et unique en France recevait une vingtaine de femmes en 2014. Elles sont aujourd’hui entre 100 et 150 à bénéficier d’au moins une consultation ainsi que d’une proposition d’accompagnement, ici ou ailleurs, si elles habitent trop loin.
Reçus en couple quand c’est possible, les futurs parents sont accompagnés, parfois dès leur projet d’enfant, par une équipe qui s’est étayée au fil des ans. Elle compte 12 professionnels (dont quatre psychiatres et une psychologue), qui consacrent à une partie de leur semaine à cette consultation de prise en charge de mères présentant une pathologie psychiatrique connue.
Le psychiatre Nicolas Moysan, 35 ans, travaille dans le centre depuis novembre 2021. « Ma consœur Marie-Noëlle Vacheron a eu l’idée de ce suivi car elle voyait de plus en plus de ses patientes commencer une grossesse sans recommandations spécifiques, explique-t-il. Elle avait l’impression de l’apprendre au dernier moment et d’être prise au dépourvu. Elle se retrouvait à prendre des décisions en urgence, allant jusqu’à des placements ou des hospitalisations en catastrophe, avec pour conséquence la séparation de la mère et de l’enfant. Or, quand on sait qu’il y a une pathologie psychiatrique préexistante, documentée et prise en charge, on n’a aucune raison d’attendre. On se doit d’être dans une forme d’anticipation et de prévention. »
A la suite de l’entretien avec Manuela, Romain Dugravier et Philippine Besnier ont rédigé un compte rendu pour son psychiatre, ainsi qu’une lettre de suivi à l’attention de la sage-femme, du gynécologue et de l’obstétricien qui la suivent. L’infirmière de coordination lui a aussi transmis les contacts de centres de psychopathologie périnatale dans sa région à même de l’accueillir si son état mental l’exige.
« Quand on parle de psychiatrie, on pense tout de suite à la folie, mais il faut déconstruire ces idées, explique la jeune patiente. J’ai peur que les équipes de la maternité soient intrusives et me considèrent comme une “maman fragile” parce que j’ai un suivi psychiatrique. Les soignants sont peu formés et n’ont pas le temps de s’occuper vraiment d’une mère qui ne va pas bien. Savoir qu’il existe un filet de sécurité est rassurant. »
ENCORE STIGMATISÉES
Les chiffres montrent la nécessité de tels dispositifs : 20 % des femmes qui accouchent chaque année en France ont des problématiques de santé mentale, 15 % font une dépression du post-partum et 2 % à 5 % ont des troubles psychiatriques chroniques qui demandent un parcours de soins renforcé.
Or, selon une étude américaine publiée dans The Journal of Clinical Psychiatry en 2016, près de 50 % des dépressions périnatales ne seraient pas diagnostiquées pendant la grossesse, et environ 70 % échapperaient à l’œil des soignants en post-partum, en raison notamment d’une banalisation des symptômes et d’un manque d’information et de formation des professionnels de santé.
Les risques de décompensation des troubles bipolaires et schizophréniques sont fortement augmentés par un arrêt du traitement pendant la grossesse. L’interruption des soins a des effets sur la mère, mais expose aussi l’enfant à naître.
Les recherches ont montré une surreprésentation des « troubles de l’attachement, troubles du développement social, cognitif et émotionnel et troubles psychiatriques à l’adolescence et à l’âge adulte chez les enfants de parents qui présentent une décompensation psychique en période périnatale », souligne une brochure qui détaille le fonctionnement du dispositif. Sans compter le risque de su***de maternel, première cause de mortalité des femmes dans l’année qui suit la naissance, majoré en cas de trouble psychiatrique chronique préexistant.
Aujourd’hui encore stigmatisées par une partie du corps médical, les patientes souffrant d’une maladie mentale trouvent dans ce centre parisien une écoute adaptée et un lieu où devenir mère malgré leur pathologie est possible et pris en considération. Le 8 décembre 2025, Anna, une avocate trentenaire, est assise dans la salle d’attente à proximité d’une grande table ronde et de chaises miniatures qui font ressembler la pièce à une salle de conférences pour lutins.
A côté d’elle, des parents gazouillent devant leurs poussettes et une femme enceinte masse doucement son ventre protubérant. Anna se lève anxieusement à l’appel de son nom. Elle vit seule à Paris et a été adressée à la CICO par le service d’assistance médicale à la procréation de l’hôpital Antoine-Béclère (Hauts-de-Seine), qui l’accompagne dans son parcours de PMA en solo. Manifestement stressée, elle déroule d’une voix timide aux deux professionnels qui la reçoivent son parcours psychiatrique long et complexe.
Agressée sexuellement par une cousine de deux ans son aînée au sortir de l’adolescence, elle a été hospitalisée en psychiatrie en 2018 pour des « phobies envahissantes » qui l’ont retenue chez elle une année et demie durant. « Je suis un peu la f***e de service de la famille », glisse-t-elle. Aujourd’hui stabilisée grâce à un traitement antipsychotique et antidépresseur, elle évoque ses parents hauts fonctionnaires, son père qui « déteste les médecins » et ce projet de grossesse.
« Comment vous l’imaginez, cet enfant ? », s’enquiert la psychiatre. Anna évoque ses inquiétudes : le manque de sommeil dont elle a peur qu’il la fragilise, l’extrême dépendance du nouveau-né qui risque de la mettre à l’épreuve psychiquement, la crainte de l’accouchement, elle qui « n’aime pas trop qu’on [la] touche » et n’a plus eu de relations amoureuses depuis ses 20 ans. « La grossesse va réveiller vos angoisses. Vous êtes plus vulnérable que d’autres et c’est complexe, mais avec de l’aide ça va aller », la rassure la médecin.
L’infirmière la rappellera dans six mois, à moins qu’elle ne tombe enceinte avant. Une fois la grossesse amorcée, elle mettra en place avec elle le suivi pluridisciplinaire imaginé ici : psychothérapie, psychomotricité, rendez-vous avec une sage-femme spécialisée, lien avec les équipes soignantes à l’hôpital pour les informer et les rassurer… « C’est une grossesse à haut risque », concluent les spécialistes après avoir raccompagné Anna à la porte.
NORMALISER CES GROSSESSES
De la même manière qu’une femme diabétique ou souffrant d’une pathologie cardiaque ou métabolique a le droit, comme n’importe quelle autre, de devenir mère dans les meilleures conditions, les femmes psychotiques trouvent ici une oreille attentive et un « étayage » adapté, entièrement remboursé par la Sécurité sociale.
« Jusque très récemment, le discours dominant au sein du corps médical était que ces patientes n’étaient pas aptes à avoir des enfants et à les élever. Même des médecins généralistes et certains psychiatres ont encore des a priori et de fausses croyances sur ces pathologies », souligne le psychiatre Nicolas Moysan, qui a consacré sa thèse de médecine à la stigmatisation de la schizophrénie en France. « Ce que l’on fait ici est une forme de prévention aux origines de la vie, qui permet aussi d’optimiser le développement psychomoteur et affectif des bébés », plaide-t-il.
Comme dans tous les domaines de la médecine, l’une des missions des médecins de la CICO est d’évaluer le bénéfice du soin en regard du risque encouru. Ainsi, certains traitements psychiatriques peuvent favoriser des troubles transitoires chez le nouveau-né, tels que de légères détresses respiratoires ou des manifestations motrices (hypotonie passagère ou au contraire excitabilité) qui, bien prises en charge à la naissance, sont sans conséquence.
Quant aux effets à moyen et long terme sur l’enfant de troubles psychiatriques chez la jeune mère, ils sont bien documentés : « Des études montrent que le devenir des enfants est meilleur quand les mères ont poursuivi leur traitement durant la grossesse. Prendre soin d’elles leur permettra de bien prendre soin de l’enfant », résume Romain Dugravier.
Normaliser au maximum ces grossesses sans pour autant nier la sévérité du trouble, anticiper pour mieux soigner et se préoccuper, dès le projet d’enfant, du lien entre la mère et son bébé à naître, qui compte pour beaucoup dans la construction d’un individu bien portant… telle est la mission de cette équipe de pointe.
SCÉNARIO REDOUTÉ
En complément de l’accompagnement psychiatrique, plusieurs professionnelles paramédicales accompagnent les futures mères et les jeunes mamans lors de consultations et d’ateliers : une psychomotricienne, une sage-femme, et aussi une assistante sociale, Béatrice Langellier Bellevue. Fin janvier, elle reçoit une patiente de 35 ans qu’elle suit depuis plusieurs mois. « Elle est venue nous voir seule en 2024 avec un projet de grossesse, puis s’est mariée en avril 2025 avec son compagnon et elle est tombée enceinte peu après. »
Schizophrène « bien équilibrée sous traitement », enceinte de sept mois, Géraldine se plaint de la fatigue du dernier trimestre de la grossesse, dont elle a du mal à dire si elle est liée à son état ou pourrait être un signe d’une rechute de sa maladie.
Mais ce qui inquiète le plus les équipes de la CICO, c’est son mari : violent et irascible, il casse des objets à la maison, se dit « antiféministe » et réveille Géraldine pendant la nuit pour qu’elle range l’appartement. Le scénario redouté par Béatrice Langellier Bellevue : « Que la patiente décompense à la maternité, qu’elle soit hospitalisée et le bébé placé. » Malgré tous les efforts déployés par l’équipe, c’est ce qui est arrivé il y a quelques semaines à une jeune mère pourtant prise en charge ici pendant plusieurs mois.
Alors, une fois encore, on se charge d’anticiper : une place a d’ores et déjà été réservée pour Géraldine et son nouveau-né dans l’unité mère-bébé d’un hôpital parisien, où elle passera les premières semaines après la naissance, et des rendez-vous sont programmés par visio pour les ultimes semaines de grossesse.
Quelques jours après le rendez-vous, l’assistante sociale l’a accompagnée au commissariat pour déposer une main courante contre le futur père. L’avenir est incertain, mais Géraldine est aidée. « Je veux juste que ça se passe bien pour mon bébé... Je sais que je n’ai pas un passé normal et je ne veux pas qu’il en pâtisse », murmure-t-elle en caressant son ventre rond.
Le Monde du 8 mars 2026