08/03/2026
Douance & psychanalyse - 1
Écouter, entendre
Dans ce premier article je voudrais reprendre une question qui me semble fondamentale : que peut la psychanalyse concernant un sujet surdoué ?
Il est bien sûr plus que probable que les figures les plus importantes de la psychanalyse aient été elles-mêmes surdouées. Ce n’est sans doute pas obligatoire d’être surdoué pour être le créateur d’un système intelligent, ou d’un ensemble théorique cohérent. Ou encore, comme c’est le cas pour la psychanalyse, d’un système intelligent et d’un ensemble théorique cohérents et évolutifs, incluant la diversité, l’avenir et même les contradictions. La mode du HPI, des neurosciences, des TCC, et d’autres thérapies plus ou moins fantaisistes ou peu recommandables, a durci les positions diverses assez stupidement, créant une opposition qui n’a pas lieu d’être. Il me semble, quant à moi, que ces oppositions sont délétères et absurdes. Il s’agit, bien entendu, de faire la différence entre toutes les pratiques, chacune dans son genre et avec ses outils propres, mais si les autres pratiques ne se gênent pas pour s’emparer sans vergogne des avancées de la psychanalyse (généralement en en changeant le nom et en les faisant apparaître comme des inventions nouvelles et géniales de leur obédience), mais je ne vois aucun inconvénient pour ma pratique de faire feu de tout bois, autrement dit lorsque qu’une avancée théorique, scientifique, technique ou autre m’intéresse je l’intègre dans mon raisonnement, sans cacher mes sources.
Il m’arrive régulièrement d’avoir des analysants qui découvrent avec moi leur douance, et à qui je propose d’aller passer un test. Il ne m’est arrivé qu’une fois que quelqu’un ne puisse pas rentrer à Mensa par son test : il lui manquait un point ou deux, mais je n’avais évidemment fait miroiter aucune certitude ni aucun espoir. L’effet positif a été, entre autre, un renforcement de sa confiance en elle.
On arrive à la psychanalyse, quel que soit son parcours personnel, sa culture, son environnement, parce que quelque chose cloche, quelque chose que l’on pense devoir régler, parce que ça va mal, dans sa vie, son métier, dans sa tête, dans son rapport avec les autres, bref, quelque chose ne va pas. On cherche, parfois à l’aveugle, parfois en demandant une adresse à la cantonade, ou a une connaissance, ou dans l’annuaire, ou Google. Certains ne font pas la différence, psychiatrie, psychologie, psychothérapie, psychanalyse. On atterrit dans le cabinet du psychanalyste. Tout de suite il se passe quelque chose. Quelque chose de très important, et de très incertain aussi, qui cependant va déterminer la suite, la possibilité du travail. Que l’on soit surdoué ou non, quelque chose se passe. On va entrer dans quelque chose de tout à fait inconnu, et dont on a besoin. Un travail sur soi, même si l’on ne sait pas très bien ce que c’est. Lorsque l’on est surdoué on a pris, souvent, quelques renseignements. Pas toujours. Parfois on préfère ne pas savoir.
Lorsque j’ai commencé ma psychanalyse j’avais dix neuf ans, on était encore dans les années soixante-dix. J’étais dans un milieu où la psychanalyse avait une grande importance, et dans des années où elle était reconnue d’un point de vue social et intellectuel, bien qu’elle ne le soit pas d’un point de vue médical et administratif.
Lorsque l’on passe du divan au fauteuil, et que l’on devient psychanalyste, il est impératif d’avoir des séances de contrôle avec un analyste ayant de l’expérience, et avec qui vous vous entendez bien, en qui vous avez confiance. Ma contrôleuse me dit un jour, et c’est un phrase qui me servit beaucoup par la suite, et encore aujourd’hui, tout à la fois comme rampe et comme garde fou : il faut être intelligent pour faire une psychanalyse. Cette phrase est à entendre dans les deux sens : la psychanalyse s’adresse aux gens intelligents, d’une part, et autre part, lorsque l’on va mal il est intelligent de faire une psychanalyse. C’est probablement une des raisons pour lesquelles la psychanalyse convient, avec une véritable adéquation quant au mode de pensée et au fonctionnement psychique, aux surdoués.
Ma connaissance de la psychanalyse était déjà assez grande (on est surdoué ou on ne l’est pas). J’allais mal : j’avais vécu une expérience assez extrême avec une personne qui faisait ses premiers pas dans la psychanalyse jungienne et qui avait résolu de me prendre comme cobaye. Ce fut un désastre*. Ce qui me sauva, ce fut la psychanalyse. Je rencontrai, à ce moment-là, un psychanalyste lacanien, il faisait partie de l’ECF. Il m’avait alors rassuré sur la longueur des séances : il ne pratiquerait pas avec moi les séances courtes, même s’il arrivait que les séances soient variables. Je ne savais pas ce qu’était la douance, je ne savais pas que j’étais surdoué. En revanche j’avais une idée très précise de mon intelligence et de mon fonctionnement intellectuel. Je ne me considérais pas comme un génie, je ne l’ai jamais fait, tout comme je n’ai jamais utilisé mon intelligence pour exercer un pouvoir sur les autres, même si je me rendais bien compte que j’avais une certaine aura et une certaine place dans les groupes, famille, amis, associations etc.
Ce qui a eu lieu, lors de cette première tranche de psychanalyse, fut pour moi fondamental. Tout d’abord, je pouvais parler. Évidemment c’était un analyste très lacanien, et il parlait très peu. Il utilisait beaucoup les ponctuations sonores, qui suffisaient parfois comme interprétation. Non seulement je pouvais parler, mais je pouvais être entendu. Non pas écouté, comme c’est le cas dans une psychothérapie, et je ne renie pas la qualité d’écoute de certains psychothérapeutes, mais une écoute attentive, voire intelligente, ne signifie pas que l’on soit entendu.
L’un des aspects de la psychanalyse est de travailler sur le malentendu. La psychanalyse lacanienne, à l’instar de la psychanalyse freudienne qui en tenait compte (Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient) sans avoir à sa disposition les avancées de la linguistique, vient pointer ce qu’il en est pour l’inconscient des effets du langage. Or il y a un au-delà sur quoi il est essentiel de s’arrêter, au-delà de l’interprétation. C’est ce à quoi nous ouvre cette phrase de Lacan dans Litturaterre : qu’on dise s’oublie dans ce qui s’entend derrière ce qui se dit.
EB
* On trouvera le récit de cette expérience dans mon livre "Itinéraire de la fuite", aux Éditions Maurice Nadeau.