10/02/2021
"penser à écrire à ce sujet" " histoires de patients" , dossier " à faire" ...
18h32 ... Mercredi soir. Je suis sensée finir plus tôt le mercredi soir pour retrouver mes enfants. Mais quelque chose m'empêche de rentrer chez moi ( autre que le couvre feu ) c'est d'enfin mettre fin à cette procrastination qui me tient depuis trop longtemps maintenant.
C'est de voir tous ces rappels sur mon ordi " à faire, à écrire, à noter" et c'est surtout d'avoir en 2jours, 3 récits de patientes, femmes, qui me révoltent et aussi me questionnent profondément.
J'ai choisi de parler du récit de D, une jeune femme de 35 ans, volontaire, déterminée, très engagée dans son travail thérapeutique avec moi depuis près d'un an et demi.
D consulte avec comme demande de mettre fin à ses angoisses, qui l'empêchent de faire beaucoup de choses. Au delà de ça, elle ramène souvent en séance ses inquiétudes autour de sa vie personnelle. Elle semble très inquiète pour sa vie de femme, d'épouse, et de maman. Elle a très envie d'atteindre son idéal de vie : continuer à évoluer professionnellement, se marier et avoir des enfants.
Dans sa vie professionnelle, c'est une personne extrêmement confiante, et brillante, connue pour ses compétences. On l'a d'ailleurs débauchée, il y a quelques années, en lui promettant un poste à haute responsabilité.
Récemment, D, a rencontré un homme. Un homme divorcé, qui a deux enfants. Ca ne faisait pourtant pas partie de son idéal, mais elle est tombée amoureuse, et vit une belle histoire d'amour depuis quelques mois.
Hier, elle me raconte qu'elle a demandé un rdv avec son boss, pour remettre à l'ordre du jour cette promesse faite il y a quelques années en arrière.
Lorsqu'elle lui demande pourquoi elle n'est toujours pas promue aujourd'hui, il lui répond qu'il y a 3 points :
-> la COVID et le contexte actuel ( ok )
-> le fait qu'il faut qu'elle prouve son investissement en ramenant + de clients ( ok )
et le troisième point :
" es tu bien sûre D, que c'est le moment? tu ne préfères pas garder ce salaire, confortable, au vu de ta situation personnelle ? Tu sais, tu vas surement te marier, avoir des enfants, ton partenaire en a déjà deux, ce n'est pas rien ... tu vas être occupée..."
A cela, D me dit que son boss, lui a dit ça "gentiment" , "comme un grand pere l'aurait fait" " comme un papy gentil qui conseille" , et que ca l'a fait réfléchir : est ce que je fais bien d'être avec mon nouveau partenaire ? est ce que je prends le risque de renoncer à ma vie pro , et de m'engager avec lui, car c'est vrai, quand meme, il a déjà deux enfants ...? j'ai plus confiance là, je suis un peu paumée, je sais pas trop quoi faire, quel choix faire? "
NOUS SOMMES LE 9 FEVRIER 2021, IL EST 18H47 au moment où elle me raconte ça.
Forcément cela résonne en moi. Forcément cela me révolte. Je suis aussi une femme, passionnée par mon métier, pour lequel j'aurai envie de donner des heures et des heures et des heures... je suis aussi cette maman, passionnée par ses enfants, pour lesquels j'aurai envie de donner des heures des heures et des heures. Et cette épouse, passionnée par son mari pour lequel j'aurai envie de donner des heures et des heures et des heures ( j'étais obligée de l'écrire car je sais qu'il va lire cet article 🙂 )
Bref, forcément ça résonne, et ça révolte. Comme si ça n'était pas déjà assez pour nous, de devoir supporter ce jeu de culpabilité dans laquelle nous sommes plongées par la société. Comme si ça n'était pas déjà assez de nous demander de faire des choix...
En quelques mots, quelques phrases, en "gentil papy conseilleur" il a réussi à rafler en quelques secondes, toutes les aspirations de D.
Qui est il pour prétendre qu'elle ne sera pas capable de tout gérer ? Aurait il parlé de la même façon à un Homme ? futur papa ? futur mari ? Elle me dit qu'elle en doute. Je suis plutôt d'accord.
Elle doute maintenant, elle remet en cause, elle remet en question, elle devient anxieuse. Et comment ne pas l'être quand on nous demande de faire des choix entre notre vie, et notre vie ( complexe comme phrase hein ? parce que c'est aussi complexe à réfléchir)
D est sortie de consultation, avec cette sensation d'être perdue. comme si quelqu'un venait de remettre en question ses compétences, ses capacités. C'était pourtant une question à laquelle elle n'avait jamais pensée.
J'ai été révolté.
Je le suis moins au moment où j'écris. Ca donne aussi à réfléchir. Le mercredi, je suis sensée rentrer plus tôt, pour être avec mes enfants. Mais ce mercredi, j'aurai décidé de ne pas rentrer plus tôt pour écrire. Parce que j'en avais envie, et que cela fait partie pour moi, de mon travail. Et que j'aime ça. Parfois même plus que d'être avec mes enfants ( surtout entre 18 et 20h ... plusieurs parents pourront comprendre 🙂 )
A d'autres moments, j'ai profondément envie de rentrer chez moi, et je décide de le faire aussi. Tous mes choix professionnels ont été faits pour pouvoir j***r de cette liberté là. Et lorsque j'entends, qu'en 2021, on remet une femme, face à cela, ces faux choix, c'est l'un ou l'autre. Suggérer que l'un ET l'autre ce n'est pas conciliable, alors oui, ça me questionne, ça me perturbe, ça me révolte.
J'aimerai réellement entendre, comprendre, percevoir plus clairement nos positions sur ces sujets. Cela ne dépend t il pas exclusivement des valeurs de la personne elle même ? ( ce que évidemment nous travaillerons avec D la prochaine fois ) , pourquoi est ce à la société, l'extérieur, de venir nous mettre en tête ce genre de préoccupations ? et nous faire alors douter ? remettre en question ?
Si telle était la décision REELLE de D, sans suggestion aucune, elle serait respectable, et respectée. Comme toutes les femmes qui font le choix de ne pas travailler pour s'occuper pleinement de leurs enfants, de leur intérieur, de leurs foyers. Comme toutes les femmes qui font le choix de ne pas avoir d'enfants, pour s'occuper d'elles, de leur couple s'il y en a, de leur vie professionnelle... Comme toutes les femmes qui font leur CHOIX. Qui respectent leurs valeurs.
Ce gentil papy, lui aura donné matière à réfléchir. Mais elle n'avait peut être pas besoin de penser sur tout ça. Elle aurait sans doute voulu prendre des décisions, au moment où elle aurait peut etre du en prendre... et peut être que ce moment ne serait même jamais arrivé...
Pas très sympa comme Papy, et un peu discriminant Papy... faudrait revoir les bases. Et pourtant, je suis loin de me revendiquer comme FEMINISTE. Plutôt même attachée à des valeurs dites "un peu à l'ancienne" sur certains sujets ...
En espérant que les futurs papy qui arriveront sur le marché, auront pris le temps de s'intéresser à ces sujets, qui touchent et qui bouleversent plus d'une femme dans le monde ... et leur laisseront le choix de faire LEURS CHOIX sans les orienter en leur racontant n'importe quoi, et en respectant leurs désirs de réussite ... IL N Y A PAS LA VIE PRO ET LA VIE PERSO : IL Y A LA VIE TOUT COURT.
Je n'ai pas le temps d'écrire les autres récits ce soir ( j'aimerai aller retrouver mes enfants , ils doivent déjà être en pyjama à cette heure là , c'est parfait ) mais j'y reviendrai peut être ... un jour !
Merci pour votre lecture. Et n'hésitez vraiment pas à commenter, partager, gueuler, râler, dire ce que vous en pensez. Il n'y a qu'en en parlant qu'on pourra tenter de trouver des réponses sur des sujets très importants comme ceux là.
Johana LELLOUCHE
Psychologue ( exclusivement en libéral )