29/11/2025
✺ Le corps à distance : géographie de l'absence ✺
— Mon corps me trahit.
— Je me sens coupée de mon corps.
— Pendant qu'il me touche, je suis dans ma tête.
Elle récite.
Ton monocorde. Corps figé.
Comme si elle parlait d'une autre.
Pilote automatique.
La tête qui croit pouvoir exister sans le corps.
Elle est assise face à moi. Jambes croisées. Mains posées sur les genoux. Aucun mouvement pendant qu'elle me parle de sexe. Aucun. Comme si elle lisait un rapport météo. Pression atmosphérique stable. Ciel dégagé. Corps absent.
Ce dialogue, je l'entends presque chaque semaine. Avec d'autres mots. Mais toujours cette même distance. Cette politesse glacée pour décrire l'intimité. Elle parle de pénétration comme on parlerait d'un rendez-vous chez le dentiste. Gênant. Technique. Vaguement douloureux.
Je ne l'interromps pas. J'observe.
Ses mains : immobiles.
Sa voix : plate.
Son regard : éteint.
Le corps refuse de témoigner pendant que la bouche récite. Et elle, elle croit que c'est son corps le problème. Que c'est lui qui dysfonctionne. Qui la trahit.
Non.
À un moment, les sensations sont devenues trop dangereuses. Trop menaçantes. Alors une cuirasse s'est construite. Couche après couche. Tension après tension. Le territoire corporel s'est fossilisé. Protection maximale. Survie.
Intelligent.
Mais des dizaines d'années plus t**d, la cuirasse tient toujours. Dans un lit avec quelqu'un qu'elle aime, elle continue de s'absenter. Elle pense à la liste de courses. Elle fixe la tache au plafond. Elle attend que ça passe.
Pendant ce temps, son partenaire cherche. Essaye. Insiste. "Tu aimes ça?" Elle répond oui. Parce que dire non serait compliqué. Parce qu'elle ne sait même plus ce qu'elle aime. Son corps est devenu une zone étrangère qu'elle a cessé de visiter.
Je pense, donc je suis.
Elle a appris ça à l'école. Descartes. Philosophie. Bac. Personne ne lui a dit que cette phrase venait de tuer le corps. Qu'on passerait trois siècles à construire une civilisation où la tête domine, contrôle, décide. Où sentir devient suspect. Où s'abandonner devient synonyme de faiblesse.
On lui a appris à se tenir droite. À être sage. À se contrôler. Chaque interdiction sociale a stratifié une couche nouvelle. Vingt ans à construire une armure contre ses propres pulsions. Le corps s'est cuirassé pour survivre à la morale.
Et maintenant, on lui demande de j***r.
L'hypocrisie est vertigineuse.
Elle me regarde. Elle attend que je lui donne la solution. Le bon protocole. La technique qui va dissoudre cette cuirasse d'un coup.
Je ne l'ai pas.
Parce que ce n'est pas une panne mécanique. C'est une stratification. Fossilisée. Une partie d'elle croit encore qu'habiter ce territoire est dangereux. Alors la protection tient. Par prudence. Juste par prudence.
Son expérience s'est divisée en deux.
Une partie essaie de fonctionner normalement. D'être une bonne partenaire. D'avoir une vie sexuelle. La Partie Apparemment Normale qui gère, qui tient, qui fait semblant. Elle habite la surface du territoire. La façade.
Et puis il y a l'autre. Enfermée sous la cuirasse. Celle qui porte tout ce qui n'a pas pu être vécu. La terreur fossilisée dans les muscles. La honte incrustée dans les tensions. Cette Partie Émotionnelle murée vivante.
Entre les deux ? Une frontière de chair figée. Ces deux parties ne se parlent pas. Elles s'ignorent. Se combattent. L'une voudrait traverser la cuirasse pour sentir, l'autre maintient le blindage pour survivre.
Le travail thérapeutique, ce n'est pas de dissoudre la cuirasse. C'est de mettre en conscience les stratifications accumulées. De nommer ce qui ne peut être dit. De permettre au contact de se rétablir.
Ça commence par un détail. Une sensation nommée. Une colère autorisée. Une larme qui arrive sans permission.
Et puis lentement, très lentement, le "je" peut réapparaître.
Pas le "je" qui pense.
Le "je" qui ressent.
Elle me regarde. Elle ne dit rien. Quelque chose dans ses yeux a bougé. Juste un peu.
Parfois, je me demande combien d'années il faut pour défaire ce que toute une vie a construit.
Et si certaines protections ont besoin de rester en place.
Ce texte est le 1er épisode d'une série : Corps en exil.
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