01/01/2026
« Le désir d'une rencontre naît d'une projection dans l'avenir.
Une rencontre authentique implique d'avoir renoncé à la séduction et à la résignation, au contrôle de l'autre et à son « utilisation».
Renoncer à séduire signifie prendre conscience que l'on est séduisant: le FAIRE laisse la place à l’ÊTRE.
C'est ce qui fait toute la différence, très qualitative.
Renoncer à la résignation, c'est refuser de se soumettre à une quelconque forme de prise de pouvoir sur soi par l'autre - refuser d'être manipulé, utilisé par l'autre.
Une rencontre authentique est une rencontre où l'on prend le risque de se dévoiler, de se montrer tel que l'on est - et de n'être pas toujours «agréé», ce qui ne veut pas dire que l'on n'est pas aimable au sens premier du terme, mais tout simplement que l'on ne plaît pas à cette personne-là.
D'autant plus qu'il serait inutile de chercher à plaire tant que l'on ne se plaît pas : sinon le « mauvais goût» de l'autre serait trop flagrant et son intérêt sans valeur aucune.
Une rencontre authentique implique aussi que vous êtes prêt à écouter la personne qui vous fait face, que vous êtes curieux d'elle, de tout ce qui la constitue.
Comment, sinon, savoir qui elle est, la connaître afin de faire naître une véritable attirance fondée sur cette connaissance - et non sur la peur d'être seul.
Pour cela, il faut décider de prendre du temps...
C'est le plus beau cadeau que l'on puisse faire à l'autre et à soi-même - à l'amour aussi.
Décider aussi que vous êtes libre de ne pas aimer: une nouvelle liberté qui va conférer à l'amour une belle qualité.
Car les sentiments humains ont une fâcheuse tendance à se confondre, à notre plus grand dam.
Il n'est pas toujours simple de distinguer le désir du besoin de l'autre, ce besoin de l'amour, la peur de la séparation qui, à elle seule, n'est en rien une preuve d'amour, à l'instar de la codépendance et de la dépendance affective pathologique.
Sans oublier cette curieuse forme de non-amour qui voudrait que l'on aime parce que l'on est aimé...
Le besoin de l'autre n'existe que dans l'amour de l'autre : «J'ai besoin de toi car je t'aime», équation qui n'est plus de l'amour lorsqu'elle est inversée: «Je t'aime parce que j'ai besoin de toi.»
Par parenthèses, ceci est valable aussi bien en amitié qu'en amour.
Comme les patients ne pouvaient pas s'apprécier tant qu'ils ne se connaissaient pas, ils ne pourront pas entrer en amour (je n'aime pas le verbe « tomber » à ce sujet) sans cette connaissance, même partielle dans les premiers temps, de l'autre.
Bien sûr, ils pourront être amoureux, se sentir irrésistiblement attirés, selon l'expression de Boris Cyrulnik.
Mais ce sentiment amoureux ne constitue que les prémisses de l'amour qui naît d'une connaissance mutuelle.
Il y faut de la curiosité, disais-je, mais aussi de la disponibilité, beaucoup d'attention et une vraie capacité à l'écoute, une écoute totale.
Sans mettre de côté ce qui plaît moins, sans le minimiser et sans en faire non plus une «clause d'exclusion», enfin pas forcément, tout va dépendre de quoi il s'agit.
Cette ouverture à l'autre (sans a priori ni présuppositions) tel qu'il est, facilite grandement le dévoilement, progressif si c'est votre désir, de soi.
Tout en sachant aussi que le verbe aimer n'est pas le synonyme du verbe posséder.
De quoi est constitué l'amour authentique?
Chaque partenaire se sent responsable de la relation et il lui tient à coeur de rester vigilant afin que ce qui la compose soit préservé, sachant que « l'amour mature constitue une modalité d'être en relation avec le monde'» bien particulière.
De quoi est fait l'amour mature?
En tout premier lieu, du sentiment d'amour, d'affection, de tendresse désintéressée : c'est le socle de la relation.
• De respect, tant de soi tel que l'on est, que de l'autre tel qu'il est.
Un respect dans tous les domaines: physique, psychologique, affectif et émotionnel, mental et spirituel.
Un respect de l'autre dans son identité unique, sa différence et son imperfection.
Ce qui implique un désir toujours renouvelé de le connaître, dans tous ses aspects, son évo-lution, ses mouvements de l'âme, ses aspirations.
• De confiance, un élément fondamental, qui autorise l'expression de soi, le dévoilement de soi.
• D'aide, de soutien et de sollicitude, parfois même d'inquiétude généreuse pour l'autre, qui permettent de donner du réconfort et de la consolation, dans tous les domaines, autant que l'on puisse le faire.
L'empathie et la compassion trouvent leur véritable place dans cette forme d'amour.
Tout comme la fierté de l'autre est ressentie, autorisant la fierté de soi, la fierté d'être aimé.
• D'envie de donner, de plaisir d'aimer et de donner, et non d'attente passive.
Le moteur n'est pas le besoin de se sentir exister à travers l'amour de l'autre mais dans la joie du don, dans un mouvement que l'on sait initier de façon active.
Car la vraie générosité suppose de savoir faire des efforts: l'altruisme authentique est alors revalorisé puisqu'il n'attend rien en échange.
• De plaisir des plaisirs, dans toutes leurs déclinaisons: physiques, mais pas seulement. Intellectuels, sensoriels, émotionnels, spirituels...
• Cette responsablité partagée, la réciprocité, qui s'attache à tous les aspects de la relation, s'accompagne nécessairement de lucidité sur l'évolution de l'autre, la sienne, car tout ce qui est vivant est en mouvement.
• D'enthousiasme, né de l'amour et de la volonté d'un développement heureux de la relation.
L'amour mature développe le désir de croissance personnelle - de soi et de l'autre, car il autorise les échanges affectifs désintéressés, dans une spirale qui s'enrichit sans
cesse.
Désirer une rencontre authentique signifie que l'on sait que « l'amour accompli est une union qui implique la préservation de l'intégrité, de l'individualité.
Le paradoxe de l'amour résidant en ce que deux êtres deviennent un et cependant restent deux ».
Ce paradoxe est la première condition pour qu'existe une véritable intimité entre deux êtres séparés et reliés.
Les patients restent cependant conscients qu'ils sont eux-mêmes limités dans ce qu'ils peuvent offrir à l'autre, tout comme il existe des limites à ce que l'autre peut donner.
Le désir d'absolu s'efface devant la réalité de l'être humain à la fois faillible et limité, mais qui, à l'intérieur de ces limites, peut s'avérer un véritable trésor, un sujet d'émerveillement.
L'entrée en amour, qui a lieu dans cette partie que l'on nomme inconscient avant même que la conscience en soit réellement avisée, s'oppose totalement à l'autocentrage: elle permet de s'extraire de soi, par moments, pour donner du temps à l'autre, pour se préoccuper de lui, de ce qu'il est, de ce qu'il désire au plus profond de lui, de ce qu'il pense et de ses aspirations.
Ainsi il se sent écouté, compris, honoré parfois, de la plus belle façon.
Tandis que l'égocentrisme s'occupe exclusivement du désir que cet autre ressemble à ce que vous vous voulez qu'il soit plutôt qu'à ce qu'il est.
L'amour authentique, accompli, permet aux patients de voir qui est l'autre: le brouillard et les écrans de fumée installés par les peurs et les illusions infantiles ont presque disparu du ciel des amours naissantes.
Je dis presque car cette entrée en amour distille de la peur: elle renvoie aux séparations vécues lors de la naissance et de « l'apparition» du Je et du Tu - la fin de la fusion avec sa mère.
Si ces séparations se sont passées en douceur et en réassurance sur le fait d'être toujours aimé malgré elles, les amours balbutiantes ne connaîtront pas - ou si peu - cette peur.
Mais le sentiment de sécurité a cruellement manqué à la plupart des patients qui vont affronter ce retour de l'angoisse de séparation en même temps qu'ils découvrent l'amour. Ce n' est pas pour autant qu'ils doivent s'en détourner, surtout pas!
Ils ont pu, au cours de la thérapie, construire des frontières entre le passé et le présent, entre le présent et le futur: ils sont alors capables de « ranger» cette angoisse dans une boîte posée sur une étagère de la bibliothèque de leur vie passée. Ils ne la projetteront pas sur leur avenir.
Durant la thérapie, en découvrant ce qui était caché dans les zones d'ombre, les patients ont appris la bienveillance à leur égard (pas le laxisme), et leur tolérance vis-à-vis d'eux-mêmes les conduit à adopter la même attitude face à l'autre.
Ils sont conscients que l'amour de l'autre n'a pas pour fonction de réparer leurs carences attectives, ou de panser les nombreuses blessures de toutes sortes: qu'il s'agisse de confiance en soi, de l'estime de soi ou du narcissisme.
Ils ont lâché les illusions qui les poussaient à confondre un amour dit « romantique» fondé sur la fusion, ou un attachement fondé sur la peur et le désamour de soi avec l'amour authentique.
Ils ont appris qu'ils ne pouvaient à la fois aimer quelqu'un et espérer qu'il devienne quelqu'un d'autre, qu'il change.
« Entre le Je et le Tu, il n'y a ni buts, ni appétits, ni anticipation; et les aspirations elles-mêmes changent quand elles passent de l'image rêvée à l'image apparue. Tout moyen est obstacle. Quand tous les moyens sont abolis, alors seulement se produit la rencontre !.»
Oser l'amour authentique, c'est accepter de vivre une merveilleuse aventure: l'espoir et le désir procurent le courage nécessaire aux efforts consentis pour traverser ensemble les déconvenues et les difficultés de la vie.
Est-il utile d'ajouter qu'ils en valent la peine ?
Et l'aventure est toujours possible. »
🙏Sylvie Tenenbaum in « Vaincre la dépendance affective. Pour ne plus vivre uniquement par le regard des autres. »🙏